Les urgences savent se faire entendre.
Elles sonnent.
Elles écrivent.
Elles réclament.
Elles reviennent jusqu’à obtenir une réponse.
Les nécessités connaissent une autre manière d’exister.
Elles ne frappent jamais à la porte.
Elles attendent.
Le dessin est ainsi.
Il ne m’appelle pas.
Il ne proteste pas lorsque je passe devant un carnet fermé.
Il ne me reproche aucune absence.
Il demeure là, avec une patience qui dépasse la mienne.
C’est peut-être pour cela qu’il est si facile de l’oublier.
Lorsqu’on oublie une urgence, le monde nous le rappelle aussitôt.
Lorsqu’on oubli une nécessité, personne ne s’en aperçoit.
Sauf nous.
Et parfois même, nous mettons longtemps à comprendre ce qui manque.
Je peux continuer à travailler.
À répondre.
À organiser mes journées.
À accomplir tout ce qu’il faut accomplir.
Rien ne s’écroule.
Tout semble tenir debout.
Pourtant, quelque chose cesse lentement de respirer.
Une présence se retire sans bruit.
Le monde devient plus étroit.
Les couleurs parlent moins.
Les formes cessent de m’appeler.
Je regarde encore.
Je ne rencontre plus tout à fait ce que je regarde.
Une main très vieille effleure ma joue.
Le geste est si léger qu’il semble déjà appartenir au souvenir.
Je lève les yeux.
Louise Bourgeois est devant moi.
Elle ne me donne aucun conseil.
Elle ne cherche pas à me convaincre.
Son regard se pose sur le carnet.
Puis revient à moi.
Elle sourit.
Les journées seront toujours pleines.
Rien d’autre.
Le silence achève la phrase.
Je comprends alors qu’il existe des gestes qui
entretiennent la vie.
Et d’autres qui lui permettent de rester vivante.
J’ouvre le carnet.
Le papier ne me demande aucune explication.
Il ignore les jours perdus.
Il accueille seulement celui qui commence.
La première ligne apparaît.
Elle hésite.
À peine.
Puis elle avance.
Je la regarde naître.
Une ligne ne sait pas mentir.
Elle ne possède aucun langage pour dissimuler.
Elle révèle immédiatement l’élan.
La peur.
Le doute.
La précipitation.
La confiance.
Elle montre ce que les mots peuvent encore protéger.
Le papier reçoit tout.
Sans juger.
Sans corriger.
Sans attendre autre chose que la vérité d’un geste.
Je crois souvent que je dessine pour faire
apparaître les formes.
En réalité, je dessine pour retrouver une manière d’être au monde.
Chaque ligne me rend un peu plus présente.
Chaque couleur rétablit une conversation que
le bruit des journées avait interrompue.
Le dessin ne m’éloigne pas du réel.
Il retire simplement ce qui le recouvrait.
Alors seulement les choses recommencent à parler.
Une seconde ligne rejoint la première.
Puis une troisième.
Le temps ralentit.
Le souffle retrouve son rythme.
Je ne cherche plus à réussir un dessin.
Je cherche à rejoindre l’endroit depuis lequel
il devient possible.
Le carnet demeure ouvert.
Le crayon repose dans ma main.
Dehors, les urgences poursuivent leur travail.
Elles le poursuivront demain.
Ici, une nécessité a retrouvé sa place.
Et je comprends que la fidélité n’est peut-être rien d’autre que cela :
Revenir, encore et encore, vers ce qui ne nous appelle jamais…
mais qui nous attend depuis toujours.
Ecoutez ce texte lu par son auteure sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/603lm_73yIQ
