Je mange d’abord avec les yeux.
L’assiette apparaît.
Le repas a déjà commencé.
Les couleurs prennent leur place.
Le jaune diffuse sa lumière.
Le carmin affirme sa profondeur.
Le vert garde sa fraîcheur.
L’ocre réchauffe l’ensemble.
Je pourrais tout mélanger.
Je préfère attendre.
Chaque couleur mérite son instant.
Chaque aliment possède une texture.
Une température.
Un grain.
Une résistance.
Le regard les rencontre avant la bouche.
Le corps les reconnaît déjà.
Lorsque tout se confond, je ne perds pas seulement des saveurs.
Je perds des nuances.
Je ne cherche pas à séparer les aliments.
Je cherche à laisser chaque sensation aller jusqu’au bout d’elle-même.
Le dessin m’a appris cette patience.
Deux couleurs n’ont pas besoin de fusionner pour dialoguer.
Elles se répondent d’autant mieux que chacune demeure pleinement elle-même.
Il en va de même d’une saveur.
D’une odeur.
D’une matière.
L’intervalle n’est pas une distance.
C’est l’espace où chaque chose peut apparaître.
Je retrouve cette même nécessité dans mon assiette.
Je compose moins un repas qu’une expérience de perception.
Le regard ouvre le chemin.
Le goût le poursuit.
Le corps en garde la mémoire.
Je crois que chaque sensation possède une dignité.
La dignité d’une couleur est de pouvoir rayonner avant d’être recouverte.
La dignité d’une saveur est d’aller jusqu’au terme de son apparition.
La dignité d’une odeur est de pouvoir être reconnue avant de s’effacer.
Peut-être en est-il ainsi de tout ce qui nous entoure.
Rien ne demande d’être confondu.
Tout demande d’être pleinement rencontré.
Le dessin procède de la même manière.
Il ne mélange pas le monde.
Il lui laisse l’espace nécessaire pour que chaque chose puisse apparaître dans toute sa vérité.
Ecouter ce texte lu par son auteur sir la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/_zjK576AtyI
