Le monde ne devient jamais un arrière-plan.
Il demeure.
À portée de peau.
Une lumière.
Une odeur.
Une couture.
Le froissement d’un tissu.
La naissance d’un poil sous un vêtement.
Le moindre contact continue d’exister longtemps après que les autres semblent l’avoir oublié.
Le corps ne fait pas le tri.
Il reçoit.
Il conserve.
Il laisse le monde poursuivre son travail en lui.
Les sensations ne passent pas.
Elles s’installent.
Elles reviennent.
Elles réclament leur place avec une patience inépuisable.
Il arrive que cette présence soit une fatigue.
Le système nerveux reste en éveil.
L’attention demeure suspendue à des détails presque invisibles.
J’aimerais parfois que le monde accepte de se retirer.
Qu’il cesse, un instant, de frapper si doucement et avec une telle persévérance.
Mais le monde reste là.
Et le corps continue de lui répondre.
Le dessin n’a jamais fait disparaître cette intensité.
Il lui a offert un autre destin.
Le trait ne cherche pas à effacer.
Il recueille.
Le papier ne protège pas du réel.
Il lui donne un lieu.
Peu à peu, ce qui semblait n’être qu’une surcharge devient une matière.
Ce qui épuisait devient un rythme.
Ce qui enfermait devient un passage.
Le dessin ne transforme pas la souffrance en bonheur.
Il transforme une souffrance en possibilité.
Il ne retire rien au monde.
Il lui permet simplement de devenir habitable.
Je comprends aujourd’hui que mes dessins ne naissent pas malgré cette manière de sentir.
Ils naissent avec elle.
Ils portent la mémoire d’un corps qui oublie difficilement.
D’un corps qui demeure disponible à ce que d’autres ne perçoivent déjà plus.
Peut-être est-ce cela, dessiner.
Ne pas demander au monde d’être moins présent.
Lui offrir une forme où son intensité cesse enfin d’être seulement une épreuve pour devenir une présence.
Ecouter la version audio de ce texte par son auteure sur la page YouTube dédiée "DESSINER L’ATTENTION" : https://youtu.be/E3e2gf3eq-4
