La scène semble authentique.
Elle ne l’est peut-être pas.
C’est toute la difficulté du nouvel espace informationnel : l’intelligence artificielle ne fabrique plus seulement des images spectaculaires ou des vidéos amusantes. Elle peut désormais produire ce qui ressemble à une preuve politique.
Une foule devient un argument.
Une vidéo devient un témoignage.
Un nombre d’abonnés devient un indice de popularité.
Et lorsque tous ces éléments circulent simultanément, la fiction finit parfois par acquérir la force du réel.
Une propagande qui ne s’impose plus : elle se partage
La propagande traditionnelle était identifiable. Elle utilisait des affiches, des slogans, des discours officiels, des journaux militants ou des chaînes de télévision contrôlées.
La propagande numérique est plus discrète.
Elle n’a pas nécessairement besoin de convaincre directement. Elle lui suffit de créer une impression : celle qu’un mouvement est puissant, qu’un dirigeant est populaire, qu’une foule immense soutient une cause ou qu’un basculement politique est déjà en cours.
Cette impression est ensuite renforcée par les mécanismes mêmes des réseaux sociaux.
Un contenu très partagé paraît important.
Un compte suivi par plusieurs millions de personnes paraît légitime.
Une vidéo reprise par des médias paraît authentifiée.
La crédibilité ne vient donc plus uniquement de la source. Elle vient du volume de diffusion.
C’est ce phénomène qu’analyse Alexandre Moussier, consultant webmarketing et fondateur de l’agence NetSkipper, à partir de la communication numérique entourant Reza Pahlavi, fils du dernier shah d’Iran.
Son propos ne consiste pas à trancher l’avenir politique de l’Iran ni à juger les différents mouvements d’opposition. Il cherche surtout à comprendre comment les outils numériques peuvent construire une perception collective.
Reza Pahlavi et l’étrange explosion des abonnés
L’un des éléments les plus étonnants relevés par Alexandre Moussier concerne le compte Instagram de Reza Pahlavi.
D’après les données de SocialBlade citées dans son analyse, le compte aurait gagné environ 3,1 millions d’abonnés en douze jours. Pendant la même période, la progression observée sur Facebook serait restée inférieure à 10 000 nouveaux abonnés.
Un tel écart n’est pas une preuve de manipulation.
Mais il pose une question légitime : quel événement viral, quelle campagne ou quelle mobilisation réelle pourrait expliquer une croissance aussi massive et aussi rapide sur une seule plateforme ?
Dans l’économie numérique, le nombre d’abonnés n’est jamais neutre. Il influence la manière dont un profil est perçu.
Plus un compte semble populaire, plus ses publications sont susceptibles d’être regardées, reprises et considérées comme représentatives d’un mouvement réel. Une audience numérique peut ainsi devenir un argument politique avant même que sa composition soit analysée.
Bots, faux comptes, abonnements achetés, réseaux coordonnés ou mobilisation authentique : plusieurs explications sont possibles. Mais l’absence de transparence transforme le chiffre en instrument d’influence.
Quand l’image artificielle devient une preuve
Le cœur du problème se trouve toutefois dans les images et les vidéos.
Alexandre Moussier affirme avoir relevé plusieurs incohérences dans certains contenus présentés comme des scènes de mobilisation en faveur de Reza Pahlavi : doigts déformés, mains impossibles, inscriptions illisibles censées reproduire l’alphabet persan, mouvements de foule étranges, couleurs de drapeau qui semblent se déplacer ou personnages qui changent légèrement d’une version à l’autre.
Ces anomalies sont désormais bien connues des spécialistes des images générées par intelligence artificielle.
Cependant, les outils progressent rapidement. Les erreurs grossières disparaissent. Les doigts deviennent plus crédibles. Les textes s’améliorent. Les mouvements gagnent en fluidité.
La détection visuelle devient donc de plus en plus difficile.
Surtout, une image n’est jamais regardée dans le vide. Elle est accompagnée d’une légende, d’une musique, d’une voix off, d’un commentaire politique ou d’un flot de réactions indignées. Tout cet environnement oriente notre perception.
Lorsque nous voyons une foule présentée comme une foule iranienne, nous cherchons rarement à compter les doigts, à observer les reflets ou à vérifier la cohérence des pancartes. Nous regardons ce que le récit nous demande de regarder : la mobilisation.
L’image ne démontre alors plus la réalité. Elle l’installe.
Le cercle de validation médiatique
Le risque devient encore plus important lorsqu’un contenu quitte les réseaux sociaux pour entrer dans le circuit médiatique traditionnel.
Lors d’une crise politique, d’une guerre ou d’un mouvement de contestation, les journalistes travaillent souvent dans des conditions extrêmement difficiles. Les autorités limitent l’accès au terrain. Les communications sont coupées. Les sources sont partisanes. Les images arrivent sans contexte précis.
Dans ce vide, une vidéo spectaculaire peut rapidement devenir précieuse.
Alexandre Moussier estime que certains contenus qu’il juge suspects auraient été relayés par des comptes influents, puis repris ou intégrés à des sujets diffusés par plusieurs médias internationaux. Il cite notamment France 24, la BBC, la RTBF, Le Monde, Le Point, The Times ou encore la télévision allemande Tagesschau.
Ces affirmations demandent naturellement une vérification indépendante, contenu par contenu. Il ne suffit pas qu’une image soit imparfaite ou étrange pour démontrer qu’elle a été fabriquée par intelligence artificielle.
Mais le mécanisme décrit est crédible et inquiétant.
Un compte militant publie une image.
Des milliers de comptes la partagent.
Un journaliste la découvre dans un fil très actif.
Un média la diffuse en précisant qu’elle circule sur les réseaux sociaux.
La reprise médiatique devient ensuite la preuve que l’image était authentique.
La boucle est refermée.
La fiction a obtenu son certificat de réalité.
Couper le son pour recommencer à regarder
Parmi les conseils proposés par Alexandre Moussier, l’un des plus simples consiste à couper le son d’une vidéo.
Sans musique dramatique, sans voix off et sans commentaires, l’œil retrouve une certaine liberté. Il peut observer les mains, les visages, les drapeaux, les arrière-plans et les mouvements.
Certains signes doivent attirer l’attention : des yeux qui changent de forme, des textes instables, des motifs qui se transforment, une caméra anormalement immobile au milieu d’une scène supposément chaotique ou des personnages dont les vêtements se modifient au cours de la séquence.
Aucun de ces indices ne constitue à lui seul une preuve définitive.
Une vidéo compressée peut créer des déformations. Une mauvaise connexion peut produire des artefacts. Une scène réelle peut paraître étrange. Une caméra peut être stabilisée par un logiciel sans que la foule soit inventée.
La bonne attitude n’est donc pas de déclarer automatiquement chaque image fausse.
Elle consiste à suspendre son jugement.
Nous sommes tous devenus des diffuseurs
La responsabilité ne repose plus uniquement sur les journalistes.
Chaque internaute peut désormais participer à la diffusion d’une information auprès de centaines ou de milliers de personnes. Partager une vidéo, ajouter une légende ou republier une image constitue déjà un acte éditorial.
Or les réseaux sociaux récompensent rarement la prudence.
Une image choquante est davantage partagée qu’une vérification méthodique. Une affirmation spectaculaire circule plus vite qu’un doute raisonnable. Lorsque le démenti arrive, le contenu initial a souvent déjà façonné les esprits.
Nous devons donc apprendre une nouvelle discipline : accepter de ne pas savoir immédiatement.
Ne pas partager simplement parce qu’une image confirme ce que nous pensions déjà.
Ne pas confondre popularité et authenticité.
Ne pas considérer qu’un grand nombre de comptes constitue une multitude de personnes réelles.
Demain, le faux pourra précéder l’événement
Le cas étudié dépasse largement Reza Pahlavi et la situation iranienne.
Demain, des images artificielles pourront annoncer une manifestation qui n’a pas encore eu lieu, simuler des violences, inventer une déclaration, attribuer un geste à un responsable politique ou créer l’impression qu’une population entière soutient un changement de régime.
Il ne sera même plus nécessaire de falsifier un événement réel.
Il suffira de le fabriquer avant qu’il n’existe.
La question essentielle ne sera donc plus seulement : « Cette image est-elle vraie ? »
Il faudra également demander :
Qui l’a produite ?
Qui l’a diffusée en premier ?
Quels comptes l’ont amplifiée ?
À qui profite le récit qu’elle installe ?
L’intelligence artificielle n’a pas inventé la manipulation politique. Mais elle lui offre une puissance industrielle, rapide, peu coûteuse et presque infiniment reproductible.
Nous entrons dans une époque où voir ne suffira plus à croire.
Et où apprendre à douter ne sera pas un réflexe de méfiance maladive, mais une condition élémentaire de la démocratie.
Article détaillé : https://www.netskipper.com/comment-reza-pahlavi-detourne-son-image-ia-reseaux-sociaux/
