Pendant cinquante ans, je n’ai jamais imaginé que ce qui m’apparaissait avec évidence puisse ne pas apparaître aux autres.
Je croyais que nous recevions tous le même réel.
Qu’une couleur ouvrait le même espace.
Qu’une forme poursuivait le même mouvement.
Qu’un silence possédait partout la même profondeur.
Je ne me suis jamais demandé pourquoi certaines présences me saisissaient avec une telle intensité.
Je les croyais communes.
À cinquante ans, j’ai appris que j’étais Asperger, HPI et Synesthète.
Je n’ai pas découvert qui j’étais.
J’ai perdu une certitude.
J’ai compris que ce qui s’imposait à moi avec la simplicité d’une évidence pouvait ne pas exister de la même façon pour les autres.
Depuis, une question ne me quitte plus.
Partageons-nous réellement la même expérience lorsque nous prononçons les mêmes mots ?
Lorsque nous parlons d’une couleur, parlons-nous de la même couleur ?
Lorsque nous regardons une ligne, suivons-nous le même mouvement ?
Lorsque nous nous taisons, habitons-nous le même silence ?
Je ne crois pas percevoir davantage.
Je crois seulement que le monde me rejoint d’une certaine manière.
Les couleurs ne restent jamais immobiles.
Les formes ne s’arrêtent jamais à leurs contours.
Rien n’est isolé.
Tout appelle, répond, prolonge.
Je n’ai jamais appris cela.
Je l’ai toujours rencontré.
Le dessin appartient à cette rencontre.
Il n’explique rien.
Il ne traduit rien.
Il continue simplement la manière dont le monde m’apparaît.
Ce qui me bouleverse aujourd’hui n’est pas que chacun perçoive différemment.
C’est d’avoir vécu si longtemps en croyant que nos évidences étaient communes.
Peut-être que rencontrer quelqu’un, c’est découvrir, avec douceur, que son monde n’apparaît pas tout à fait comme le nôtre.
Ecoutez ce texte lu par son auteure elle-même sur la page YouTube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://youtu.be/goHuqH7CbRY
