Cinéma

« Ce qu’il restera de nous » : le désordre magnifique de Vincent Macaigne (film de 40 minutes)

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« Ce qu'il restera de nous » : le désordre magnifique de Vincent Macaigne (film de 40 minutes)

Je suis depuis longtemps le travail de Vincent Macaigne.

J’aime l’acteur, son énergie incontrôlable, sa fragilité, sa manière d’être constamment au bord du débordement. Chez lui, la colère, le ridicule, la détresse et la tendresse semblent pouvoir surgir dans une même seconde. Il ne joue jamais vraiment la maîtrise. Il joue les fissures.

J’avais donc très envie de découvrir son œil de réalisateur en regardant ce film sorti au Cinéma en 2012 et dont j’ignorais tout.

De voir comment cet acteur si singulier allait regarder les autres, organiser les corps, filmer les crises et transformer son univers en cinéma. Je craignais peut-être un peu que cette intensité, si efficace lorsqu’il est devant la caméra, devienne artificielle ou complaisante lorsqu’il passerait derrière.

Je ne suis pas déçu.

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Avec "Ce qu’il restera de nous", Vincent Macaigne réalise un film qui ne ressemble à personne. Un moyen-métrage tourné au caméscope avec trois francs six sous, parfois surexposé, souvent pixelisé, traversé par des cris, des silences et des mouvements maladroits, mais qui possède ce que beaucoup de productions autrement plus riches n’auront jamais, un monde. Un monde bien à lui.

Le film ne ressemble pas à une démonstration de cinéma. Il ressemble à un geste de survie. À quelque chose qui devait être filmé, quels que soient les moyens disponibles, parce que les personnages, les paroles et la violence qu’ils portent ne pouvaient plus attendre.

On pourra évidemment lui reprocher son image instable, ses contre-jours, son aspect artisanal ou la brutalité de son dispositif. Mais reprocher à ce film de ne pas être suffisamment propre revient presque à reprocher à une dispute familiale de ne pas être correctement éclairée.

La pauvreté technique n’est pas toujours une esthétique. Elle peut être une limite. Ici, pourtant, elle finit par devenir une force. Le caméscope ne protège pas les personnages. Il les laisse à nu. Il enregistre leurs maladresses, leurs excès, leurs visages déformés par la colère et leurs corps qui ne savent plus où se placer. L’image semble parfois sur le point de se casser, exactement comme les êtres qu’elle filme.

Vincent Macaigne raconte une histoire en apparence simple : deux frères se retrouvent après la mort de leur père. L’un a été aimé, l’autre négligé. L’héritage vient réveiller toutes les humiliations, toutes les jalousies et toutes les blessures que la famille avait soigneusement déposées sous le tapis.

Mais l’argent n’est qu’un révélateur.

Ce qui circule réellement entre les personnages, c’est le besoin maladif d’être reconnu. Chacun voudrait obtenir la preuve qu’il a été aimé, qu’il compte davantage que l’autre, que sa vie possède encore une valeur.

Seulement, cette reconnaissance arrive trop tard.

Le père est mort. Il ne reste donc que des survivants obligés de régler leurs comptes avec un fantôme.

Au milieu de ce règlement de comptes apparaît aussi la figure d’un artiste autoproclamé, ou plutôt d’un pseudo-artiste, obsédé par sa vieille Renault 5. Il ne se contente pas de posséder cette voiture : il la transforme en mythe personnel. Il la brûle, la met en scène, la peint, la convertit en œuvre conceptuelle comme s’il suffisait de détruire un objet pour produire du sens.

Cette R5 devient à la fois son totem, son alibi et son miroir.

Macaigne se moque-t-il de l’art contemporain, de ses postures et de son jargon ? Probablement. Mais la caricature n’est jamais totale. Ce personnage ridicule est aussi émouvant dans son besoin désespéré de donner de l’importance à quelque chose. Là où sa vie lui échappe, il fabrique un récit. Là où il n’a peut-être rien accompli, il invente une œuvre.

La voiture brûlée devient alors moins un geste artistique qu’une tentative de conjurer son propre échec.

Il veut faire de la destruction une création. Il veut transformer une épave en manifeste.
Il veut que l’on regarde sa R5 pour ne pas avoir à regarder le vide derrière elle.

Cette figure du pseudo-artiste rejoint parfaitement les autres personnages du film. Tous tentent de mettre en scène leur existence. Tous construisent une fiction capable de les protéger. L’un s’accroche à son héritage, l’autre à son couple, un autre encore à son statut d’artiste.

Chacun joue un rôle, jusqu’au moment où la colère et la honte font tomber le décor.

Le film passe constamment du tragique au grotesque. Les personnages hurlent, se coupent la parole, s’insultent, se rapprochent, se repoussent et s’enferment dans des raisonnements absurdes. On pourrait croire qu’ils en font trop. Mais c’est justement dans cet excès que Macaigne trouve sa vérité.

Les grandes douleurs ne produisent pas nécessairement de belles phrases. Elles produisent souvent des répétitions, des accusations dérisoires, des gestes ridicules et des mots regrettés aussitôt prononcés.

Dans la vie réelle, les êtres ne souffrent pas avec élégance. Chez Vincent Macaigne, ils souffrent bruyamment.

Cette manière de faire vient évidemment du théâtre, mais le film ne se contente pas de filmer une représentation. La caméra participe à l’affrontement. Elle cherche sa place, semble perdre le contrôle, s’approche trop près des visages et transforme chaque scène en territoire dangereux.

Il n’existe plus de distance confortable entre le spectateur et les personnages.

On ne nous prend pas par la main. On nous happe.

Cette volonté de ne rien dissimuler culmine dans une scène étonnante où un homme apparaît entièrement nu et urine face à la caméra, en plein cadre, jusqu’à la dernière goutte.

Aucune ellipse. Aucun cadrage pudique. Aucune sortie de champ destinée à préserver le confort du spectateur.

Vincent Macaigne filme le corps dans ce qu’il a de plus banal, de plus vulnérable et de moins glorieux. La scène peut sembler gratuite, provocatrice ou adolescente. Elle est pourtant totalement cohérente avec le reste du film.

Après les grandes déclarations, les performances conceptuelles et les postures artistiques, il reste un corps nu qui urine. La réalité physiologique reprend brutalement ses droits.

Ce geste rabaisse volontairement toutes les prétentions. L’homme qui voudrait être artiste, héritier, amoureux ou héros tragique demeure aussi un animal fragile, ridicule et soumis à ses besoins les plus élémentaires.

La caméra ne détourne pas les yeux.

Elle attend.

Elle regarde jusqu’au bout, jusqu’à l’épuisement du geste, jusqu’à la dernière goutte.

Cette frontalité résume une partie du projet de Macaigne : ne pas embellir, ne pas couper trop tôt, ne pas offrir au spectateur la possibilité de se réfugier dans une image noble de l’être humain.

Le cinéma ne sera pas ici le lieu de la dignité fabriquée.

Il sera celui de l’exposition.

Laure Calamy est bouleversante dans ce chaos. Son long plan-séquence pourra exaspérer certains spectateurs. Il est éprouvant, excessif, presque intenable. Mais cette sensation d’inconfort est précisément son intérêt.

L’actrice ne cherche jamais à rendre son personnage aimable. Elle accepte sa honte, sa violence, sa fatigue et sa panique. Elle semble progressivement broyée par quelque chose de plus grand qu’elle : la famille, le couple, l’argent, le regard des autres et la peur de n’avoir rien construit.

Face à elle, Thibault Lacroix et Anthony Paliotti composent deux frères que tout oppose et que la même blessure relie. L’un revendique sa marginalité tandis que l’autre s’est coulé dans les attentes sociales et familiales.

Pourtant, aucun n’est réellement libre.

Le premier demeure prisonnier de son refus du monde. Le second est prisonnier du monde auquel il a accepté d’obéir.

L’héritage matériel devient alors une ironie cruelle. Celui qui prétend mépriser les conventions en bénéficie. Celui qui a sacrifié ses désirs pour satisfaire son père découvre qu’il ne recevra rien en retour. Vincent Macaigne ne choisit pas entre eux.

Il ne distribue ni bons points ni condamnations. Il filme trois êtres capables d’être tour à tour touchants, monstrueux, drôles et pathétiques. C’est ce qui rend le film si vivant.

Personne n’y possède la vérité. Chacun tente simplement de sauver la version de lui-même qu’il peut encore supporter.

Certains trouveront l’ensemble hystérique. Ils n’auront pas complètement tort. Mais cette hystérie n’est pas gratuite. Elle constitue la matière même du film. Elle est la forme prise par des sentiments que les personnages ont trop longtemps contenus.

L’amour et la haine brûlent ici dans le même feu. On s’aime parce qu’on s’est fait du mal. On se déteste parce qu’on attend encore quelque chose de l’autre. On réclame de l’argent quand on voudrait réclamer de l’amour. On parle d’héritage parce qu’on ne sait pas parler de l’abandon. On brûle une Renault 5 parce qu’on ne sait pas quoi faire de sa propre vie. On s’exhibe nu parce qu’il ne reste peut-être plus rien à protéger.

Voilà pourquoi "Ce qu’il restera de nous" mérite d’être défendu. Non parce qu’il serait parfait. Il ne l’est pas. Certaines scènes s’étirent. Certains cris fatiguent. L’improvisation produit parfois du désordre. L’image est objectivement rudimentaire. Certaines provocations peuvent sembler appuyées.

Mais le film ne cherche ni la perfection ni la respectabilité. Il cherche une présence, et cette présence existe sincèrement.

Vincent Macaigne n’imite personne. Même lorsqu’on peut penser à Cassavetes pour la proximité physique, à Pialat pour la cruauté familiale ou à certains éclats de Godard et de Carax, ces références ne suffisent pas à expliquer ce qui se joue.

Macaigne possède déjà son propre rythme, son propre désespoir et sa propre manière de mêler la bouffonnerie à la tragédie.

Il ne transforme pas la pauvreté en coquetterie esthétique. Il fait avec ce qu’il possède et en tire une œuvre profondément personnelle.

C’est peut-être cela, le véritable cinéma indépendant : non pas donner l’apparence de la liberté, mais accepter jusqu’au bout les conséquences de sa liberté.

"Ce qu’il restera de nous" est un film maladroit, rageur, drôle, éprouvant et parfois magnifique.

Un film où l’on brûle une R5 pour essayer d’exister. Un film où l’on urine nu devant la caméra jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Un film qui préfère l’accident à la convention. Un film qui ne cherche pas à séduire tout le monde. Un film pauvre, peut-être, mais certainement pas misérable.

Avec à peine trois patates, Vincent Macaigne garde effectivement la frite. Mais surtout, il prouve qu’un caméscope, trois comédiens, une voiture incendiée, un corps sans pudeur et une colère véritable peuvent encore produire davantage de cinéma que bien des machines parfaitement huilées.

Réalisation, scénario, image et montage : Vincent Macaigne. Son : Romain Vuillet, Ivan Gariel et Julien Ngo-Trong. Musique originale : Nihil Bordures. Interprétation : Thibault Lacroix, Anthony Paliotti et Laure Calamy. Production : Kazak Productions.
Ce film date de 2011.

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