Ce matin, je suis orange.
Un orange vif.
Presque rouge.
Je ne vois pas cette couleur.
Je vis en elle.
Elle donne sa température à mon corps.
Sa cadence à mes pensées.
Son intensité à mon regard.
Je pars marcher.
Je ne marche pas pour me calmer.
Je marche parce que mon corps sait accomplir une transformation que les mots ignorent.
À chaque pas, quelque chose se déplace.
L’orange se desserre.
Le rouge s’éloigne.
Un rose apparaît.
Puis un jaune si pâle qu’il semble respirer davantage qu’il ne brille.
Je ne décide de rien.
Je laisse la couleur poursuivre son chemin.
Alors le monde change de tonalité.
Les sons cessent de rebondir contre moi.
Ils trouvent leur juste distance.
La lumière ne m’envahit plus.
Elle m’accompagne.
Les sensations ne tombent plus en éclaboussures.
Elles composent un paysage.
Mon corps accomplit, sans un mot, ce que mon esprit ne parvenait pas à organiser.
Je longe les quais.
La Seine disperse des milliers d’éclats de lumière.
Je passe devant les Beaux-Arts.
Le passé s’approche quelques instants.
Il ne réclame rien.
Il marche à côté du présent, puis s’efface doucement.
Le ciel ouvre dans Paris un horizon que les rues oublient parfois.
Je retrouve cet espace où le regard peut enfin respirer.
Je choisis mon rythme.
Je choisis mon trajet.
Je choisis la durée.
Je n’obéis à aucune injonction.
Je n’ai rien à réussir.
Rien à démontrer.
Rien à justifier.
Je marche.
Et cela suffit.
Je comprends peu à peu que je ne pense pas seulement avec des mots.
Je pense aussi avec des couleurs.
Elles précèdent mes phrases.
Elles précèdent mes dessins.
Elles orientent silencieusement ma manière de recevoir le monde.
Un orange n’annonce pas la même journée qu’un jaune presque blanc.
Un rose n’ouvre pas le même espace intérieur qu’un rouge incandescent.
Les couleurs ne décrivent pas mon état.
Elles constituent la langue dans laquelle je rencontre le réel.
Le dessin n’a pas inventé cette langue.
Il lui a offert un papier.
Un trait.
Une matière.
Une manière de demeurer.
Lorsque je dessine, je ne cherche pas d’abord une forme.
J’écoute la couleur qui l’appelle.
Le trait naît ensuite.
Comme si ma main connaissait déjà une grammaire que mon esprit continue encore d’apprendre.
L’écriture est arrivée plus tard.
Elle avance avec une autre lenteur.
Elle tente de dire ce que les couleurs avaient compris depuis longtemps.
Elle traduit.
Elle n’explique pas.
Elle rejoint, mot après mot, une conversation commencée bien avant elle.
Je crois que ma vie entière s’est organisée autour de ces trois langues.
Les couleurs parlent.
Le dessin les écoute.
L’écriture leur prête une voix.
Et lorsque je marche au petit matin, avant même qu’un mot n’apparaisse, je reconnais avec une joie intacte celle que je n’ai jamais cessé de parler.
La première.
La plus silencieuse.
La plus fidèle.
Ecoutez ce texte dit par son auteure sur la chaîne Youtube dédiée DESSINER L’ATTENTION : https://www.youtube.com/watch?v=UjL4MP0VuR4
