La vie m’épuise.
Je sens mon abdomen se tendre au fur et à mesure que les heures passent.
Comme si le corps continuait de recueillir ce que le regard ne peut plus contenir.
Je prends toutes les ondes, positives comme négatives.
Je ne choisis pas.
Je reçois.
Je suis une sorte de paratonnerre à sensations.
Les bruits.
Les odeurs.
Les ombres.
Les lumières.
Les silhouettes.
Les visages.
Les attitudes.
Les couleurs.
La mécanique des transports.
Les voitures.
Les vélos.
Les skates.
Les trottinettes.
Les enfants.
Les vieux.
Les paumés.
Les malins.
Les drames du quotidien.
Tout me traverse.
Rien n’est insignifiant.
Chaque présence poursuit son existence en moi, comme si le monde refusait de s’arrêter au regard.
Alors me plonger dans mon livre à images me libère.
Je n’y cherche pas à quitter le monde.
J’essaie de lui donner une forme.
Le tumulte devient une ligne.
Une couleur.
Un rythme.
Le dessin rassemble ce que les sensations avaient dispersé.
C’est de la poésie graphique.
De la musique en couleurs.
Une symphonie silencieuse.
Une berceuse pour la femme animale que je demeure lorsque le monde devient trop dense.
Dessiner sur des petits carnets, c’est se plonger en soi.
Non pour se retirer du monde,
mais pour retrouver l’endroit où tout ce qui a été vu, entendu et ressenti peut enfin entrer en relation.
Les sensations cessent d’être des chocs.
Elles deviennent un langage.
Je veux du léger.
Parce que, dans ma tête, ça cogne.
Ça bourdonne.
Dans mon corps, ça implose.
Sous le poids de tout ce que j’ai vu,
entendu,
capté malgré moi.
La vie agit sur moi comme les projections de Jackson Pollock sur une toile.
Elle m’éclabousse.
Elle me couvre de couleurs,
de tensions,
de rythmes,
de présences.
Je suis pulvérisée de tout ce que je vois,
et parfois aussi
de tout ce que les autres ne voient pas.
Alors je dessine.
Non pour représenter le monde,
mais pour lui permettre de poursuivre son mouvement autrement.
Chaque trait accueille une part de ce qui me traverse.
Chaque dessin rend le monde un peu plus habitable,
Non parce qu’il l’adoucit,
mais parce qu’il lui donne enfin une forme.
