Le problème, c’est qu’une fois le film vu, les pressentiments négatifs ne disparaissent pas. Ils s’aggravent. Parce que "Samba" ne rate pas seulement une scène ou deux. Il rate son équilibre, son regard, son ton, et peut-être même son sujet.
Dès la rencontre entre Samba, joué par Omar Sy, et Alice, interprétée par Charlotte Gainsbourg, tout paraît écrit d’avance. On voit venir le rapprochement, les fragilités croisées, la réparation mutuelle, le petit miracle humain censé naître au milieu du chaos social. Le film voudrait faire croire à une rencontre imprévisible. Elle est au contraire entièrement programmée. Chaque scène semble avancer vers une émotion déjà décidée, comme si le spectateur devait simplement attendre le moment où la mécanique sentimentale ferait son effet.
Mais elle ne le fait pas.
Car *Samba* repose sur un paradoxe assez gênant : il prétend défendre les invisibles tout en les enfermant dans une mise en scène extrêmement visible, presque démonstrative. Le film veut être humain, chaleureux, généreux. Il veut faire rire sans trahir, émouvoir sans accabler, dénoncer sans plomber. Sauf que cette volonté de tout concilier finit par produire un objet bancal. Trop léger pour être véritablement politique. Trop appuyé pour être une vraie comédie. Trop sentimental pour être réaliste. Trop réaliste en façade pour assumer pleinement la fable.
Le malaise vient aussi du personnage d’Omar Sy. Non pas de l’acteur, qui fait ce qu’il peut, mais du dispositif autour de lui. Le film demande au spectateur d’oublier l’évidence : Omar Sy est alors l’une des plus grandes vedettes françaises, un acteur devenu symbole de réussite populaire après *Intouchables*. Le voir incarner un homme sous menace d’expulsion, pauvre, précaire, presque effacé socialement, pourrait fonctionner si le film trouvait la bonne distance. Or cette distance manque. On ne voit pas assez Samba. On voit Omar Sy en Samba.
Et ce choix devient encore plus étrange lorsque le film lui donne un accent africain intermittent, presque décoratif, comme un marqueur identitaire qui apparaît une réplique sur deux, alors même que le personnage parle un français impeccable. Le résultat sonne faux. Ce n’est pas seulement une question d’accent. C’est une question de regard. On sent le film hésiter entre incarnation, folklore doux, comédie sociale et grand numéro d’acteur populaire. Cette hésitation abîme tout.
Le scénario accumule les situations invraisemblables. La relation entre Samba et Alice, censée être au cœur du film, ne convainc jamais vraiment. Alice, ex-DRH fragile et cabossée, devient une sorte de figure de réparation bourgeoise, tandis que Samba se transforme peu à peu en confident, en révélateur, presque en psy de comptoir. Là encore, l’intention est lisible : deux êtres perdus se reconnaissent. Mais à l’écran, cela devient une construction lourde, artificielle, parfois franchement embarrassante.
Le film veut parler des sans-papiers, mais il semble souvent plus intéressé par la manière dont ce sujet peut fabriquer de l’émotion chez les personnages intégrés que par la réalité brutale de ceux qu’il prétend montrer. Voilà peut-être le cœur du problème : *Samba* regarde la précarité depuis un endroit confortable. Il la rend photogénique, romanesque, parfois presque aimable. Il veut transformer une violence administrative et sociale en matière de comédie humaniste. Mais faire des travailleurs sans papiers un sujet “hyper” et léger, comme si la gravité pouvait être neutralisée par deux blagues, trois regards tendres et une danse multiculturelle, c’est franchement problématique.
Le film a des moments où il croit respirer, mais où il s’enfonce. Les traits d’humour tombent souvent à côté. Certaines blagues sexuelles arrivent mal, déplacées, comme sorties d’un autre film. La parodie de publicité Coca-Cola, les séquences plus chorales, les élans musicaux, les gestes de “vivre ensemble” sur fond de Bob Marley : tout cela finit par donner l’impression d’un grand catalogue de bons sentiments. Sauf que les bons sentiments, au cinéma, ne suffisent pas. Pire : lorsqu’ils sont trop visibles, ils deviennent suspects.
C’est là que *Samba* devient politiquement confus. Il adopte une mécanique presque de droite au service d’un propos supposément de gauche. Mécanique de droite, parce que tout y est individualisé, dépolitisé, ramené à des destins personnels, à de la gentillesse, à de la débrouille, à des rencontres providentielles. Propos de gauche, parce que le film prétend dénoncer l’injustice faite aux migrants, l’inhumanité administrative, le traitement indigne des sans-papiers. Mais entre les deux, rien ne prend vraiment. Le film veut avoir le cœur du bon côté sans se salir les mains avec la complexité politique du sujet.
Il y a là une forme d’opportunisme sentimental. Le film arrive après *Intouchables*, dans cette idée que la comédie française peut réconcilier les fractures sociales par le sourire, l’amitié improbable et le charme des acteurs. Mais ce qui pouvait fonctionner, avec toutes les réserves possibles, dans un film fondé sur un duo très identifiable, devient ici beaucoup plus fragile. Les sans-papiers ne sont pas un décor de comédie. L’OQTF, la clandestinité, le travail exploité, la peur du contrôle, les chambres partagées, les humiliations administratives, tout cela exige autre chose qu’un équilibre tiède entre rire, romance et morale humaniste.
Les acteurs, pourtant, ne sont pas le problème principal. Omar Sy cherche une sincérité dans un rôle mal écrit. Charlotte Gainsbourg tente d’habiter la fragilité d’Alice malgré un personnage souvent réduit à sa névrose et à son trouble intérieur. Tahar Rahim apporte par instants une énergie plus libre. Mais celle qui tire vraiment son épingle du jeu, c’est Izïa Higelin. Dans le rôle de Manu, elle impose une présence plus directe, plus nerveuse, plus vivante. Elle semble parfois appartenir à un autre film, plus franc, plus sec, moins prisonnier de son envie de plaire. Izïa Higelin sera d’ailleurs nommée au César de la meilleure actrice dans un second rôle pour ce film.
Mais même cette énergie ne suffit pas à sauver l’ensemble. *Samba* demeure un film où presque rien ne semble juste. Pas parce que le sujet serait illégitime. Au contraire : il est essentiel. Mais justement parce qu’il est essentiel, il ne supporte pas l’à-peu-près. Le film veut être généreux, mais il paraît fabriqué. Il veut être sensible, mais il paraît calculé. Il veut être drôle, mais il crée souvent de la gêne. Il veut être politique, mais il esquive le politique dès que celui-ci devient trop dur.
Au fond, *Samba* donne l’impression d’un cinéma qui croit qu’il suffit d’aimer ses personnages pour dire quelque chose du monde. Or aimer ses personnages ne suffit pas. Il faut aussi les comprendre. Il faut comprendre leur condition, leur peur, leur dignité, leur colère, leur solitude. Il faut accepter que certaines situations ne se résolvent pas par un sourire, une musique douce ou une rencontre romanesque.
*Samba* voulait probablement être une grande comédie sociale française, tendre et engagée. Il finit comme un film confus, lourdement bienveillant, maladroitement drôle, politiquement flou et humainement peu crédible. Une catastrophe polie, pleine de bonnes intentions, mais une catastrophe tout de même.
On n’y croit pas. Et c’est bien là le pire.
