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Pourquoi les Français sont-ils si nuls pour parler les langues étrangères ?

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Pourquoi les Français sont-ils si nuls pour parler les langues étrangères ?

Ce n’est pas très flatteur, mais c’est une scène connue : un Français à l’étranger, trois mots d’anglais dans la bouche, une gêne immédiate, un accent qu’il voudrait cacher, puis cette phrase de survie : « Sorry, my English is very bad. »

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Le problème n’est pas que les Français seraient incapables d’apprendre les langues. Le problème est plus profond, plus culturel, plus scolaire aussi : en France, on apprend souvent une langue comme une matière à réussir, pas comme un outil pour vivre, improviser, se tromper, rire, négocier, séduire, demander son chemin ou commander un café sans paniquer.

D’abord, soyons justes : les Français ne sont pas absolument nuls. Dans l’édition 2025 de l’EF English Proficiency Index, la France est classée 38e sur 123 pays et régions, avec un score supérieur à la moyenne mondiale. Mais le détail est plus cruel : le score français en expression orale est nettement plus faible que ceux en lecture ou en compréhension. Autrement dit, les Français comprennent souvent mieux qu’ils ne parlent. Ils savent reconnaître, traduire, deviner. Puis, quand il faut ouvrir la bouche, tout se bloque.

L’école française a pourtant multiplié les annonces, les réformes, les ambitions. L’objectif officiel est clair depuis longtemps : chaque élève devrait pouvoir communiquer dans au moins deux langues vivantes à la fin de l’enseignement secondaire, avec une priorité donnée à l’oral. Sur le papier, c’est impeccable. Dans la réalité, beaucoup d’élèves sortent encore du système scolaire avec dix ans d’anglais derrière eux et l’impression de ne pas savoir tenir une conversation simple.

Les chiffres scolaires montrent d’ailleurs un paradoxe. Le niveau progresse, surtout à l’oral, mais il reste modeste. En 2022, 56 % des élèves de CM2 atteignaient le niveau A1 en compréhension orale en anglais ; en fin de troisième, 62 % atteignaient le niveau A2 en compréhension orale, tandis que seuls 42 % atteignaient ce niveau en compréhension écrite. C’est mieux qu’avant, mais cela reste loin d’une aisance réelle. Comprendre quelques consignes, quelques phrases, quelques dialogues, ce n’est pas encore parler librement.

La première raison est scolaire. Pendant longtemps, la France a enseigné les langues étrangères comme on enseignait le latin : avec des règles, des exceptions, des contrôles, des fautes soulignées en rouge. On a fabriqué des élèves capables de repérer un prétérit irrégulier, mais incapables de dire spontanément ce qu’ils ont fait hier. La langue vivante est devenue une langue morte de salle de classe. On a valorisé la correction avant la communication. Or parler une langue, c’est accepter d’être imprécis, d’avoir un accent, de chercher ses mots, de faire des erreurs. C’est exactement ce que beaucoup de Français détestent.

La deuxième raison est culturelle. En France, l’erreur publique est humiliante. L’accent est moqué. Celui qui parle anglais avec un accent français est jugé ridicule par les autres Français avant de l’être par les étrangers. C’est absurde, mais très réel. Un Italien parle avec les mains, un Espagnol tente, un Néerlandais simplifie, un Scandinave avance. Le Français, lui, veut souvent parler parfaitement ou ne pas parler du tout. Résultat : il ne parle pas. Cette obsession de la faute tue la pratique.

La troisième raison tient au rapport historique du pays à sa propre langue. Le français a longtemps été une langue de prestige, de diplomatie, de littérature, de pouvoir. La France a gardé de cette grandeur une forme d’orgueil linguistique : l’idée souterraine que le monde devrait faire un effort vers elle. Pendant que d’autres pays ont compris très tôt qu’il fallait apprendre l’anglais pour exister économiquement et culturellement, une partie de la France a continué à vivre dans le souvenir de son rayonnement. C’est beau pour les discours, moins efficace dans un aéroport.

La quatrième raison est l’exposition. Les pays qui parlent le mieux anglais ne sont pas seulement ceux qui ont les meilleurs professeurs. Ce sont souvent ceux qui entendent de l’anglais partout : séries, films, YouTube, jeux vidéo, musique, télévision. Or la France est un grand pays du doublage. On double les films, les séries, les dessins animés, les interviews parfois. On protège le confort du spectateur, mais on prive l’oreille d’un entraînement quotidien. Plusieurs études ont montré que les pays habitués aux programmes en version originale sous-titrée développent de meilleures compétences, surtout à l’oral et à l’écoute.

C’est là que le bât blesse : une langue ne s’apprend pas seulement en classe. Elle s’absorbe. Elle entre par l’oreille avant de sortir par la bouche. Les enfants néerlandais, suédois ou danois n’ont pas forcément un génie linguistique supérieur. Ils entendent davantage l’anglais réel, parlé vite, avec ses intonations, ses contractions, ses maladresses. Ils grandissent avec une familiarité sonore que les Français découvrent plus tard, souvent trop tard, au moment où parler devient une épreuve sociale.

Il y a aussi une raison économique et géographique. Les petits pays savent qu’ils doivent parler la langue des autres. Les grands pays se permettent plus longtemps de rester chez eux. Un Néerlandais, un Portugais, un Suédois ou un Croate sait que sa langue ne suffit pas à se projeter dans le monde. Un Français, comme un Espagnol ou un Italien, peut encore vivre, travailler, consommer, regarder, lire et débattre presque entièrement dans sa langue. C’est une richesse. Mais c’est aussi une prison douce.
La vérité, donc, n’est pas que les Français seraient bêtes en langues. Ils sont mal entraînés à l’usage vivant des langues. Ils ont trop appris à réussir des exercices, pas assez à survivre dans une conversation. Ils ont trop peur du ridicule. Ils ont trop peu entendu de version originale. Ils ont longtemps cru que la maîtrise d’une langue étrangère était une élégance scolaire, alors qu’elle est devenue une compétence de base.

La solution n’est pas mystérieuse : faire parler les élèves plus tôt, plus souvent, sans les terroriser ; arrêter de transformer chaque erreur en faute morale ; généraliser la version originale sous-titrée ; valoriser l’accent comme une trace d’identité, pas comme une honte ; comprendre enfin qu’une langue étrangère ne sert pas à avoir 15/20, mais à entrer dans la vie des autres. Les Français ne sont pas condamnés à être nuls. Mais il faudra accepter une chose très simple : pour parler une langue, il faut d’abord accepter de la parler mal.

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