Un premier trait.
À lui seul, il modifie l’espace.
La feuille n’est plus une surface blanche.
Elle devient un lieu où quelque chose cherche sa forme.
La main avance.
Sans précipitation.
Sans calcul.
Elle ne reproduit pas une image.
Elle suit un mouvement qui se précise à mesure qu’il apparaît.
Une ligne appelle une autre ligne.
Une couleur transforme celles qui l’entourent.
Chaque geste redistribue l’ensemble.
Rien n’existe isolément.
Tout devient relation.
Avant ce premier trait, le regard travaillait déjà.
Une lumière sur une façade.
Le balancement d’une branche.
L’écorce d’un arbre.
Le rythme d’une marche.
Le silence entre deux sons.
Le monde déposait patiemment ses formes.
Le dessin les poursuit autrement.
Il ne copie pas ce qui est vu.
Il prolonge ce qui a été vécu.
Lorsque la mine touche le papier, elle ne traduit pas une idée.
Elle poursuit une attention.
Les formes avancent avec leur propre logique.
Les couleurs déplacent les équilibres.
Une nuance révèle soudain une présence qui demeurait invisible.
Je ne cherche pas une image.
Je cherche une justesse.
Je reviens souvent vers les mêmes formes.
Vers les mêmes familles de couleurs.
Non pour les répéter.
Parce qu’elles continuent de poser des questions auxquelles aucune réponse définitive ne suffit.
Chaque dessin reprend une recherche interrompue.
Chaque feuille devient un nouvel espace d’exploration.
Peu à peu, une langue se construit.
Elle ne sépare pas la pensée de la sensation.
Elle ne distingue pas le regard de la main.
Elle ne demande ni traduction ni démonstration.
Elle avance par lignes.
Par couleurs.
Par rythmes.
Dessiner consiste peut-être simplement à cela.
Laisser les formes penser ce que les mots ne peuvent pas encore atteindre.
