La lumière change sans bruit.
Les contrastes se renforcent.
Rien ne semble avoir bougé.
Pourtant, le dessin n’est déjà plus le même.
Longtemps, j’ai cru que cette différence venait de moi.
De la fatigue.
De l’énergie.
Aujourd’hui, je me demande si ce n’est pas le regard lui-même qui se transforme.
Ou, plus exactement,
la manière d’habiter le monde.
Le matin, les frontières perdent peu à peu leur évidence.
La main.
Le papier.
Les pigments.
Le souffle.
Les bruits de l’atelier.
Le goût du café encore présent.
Rien ne cherche à se distinguer.
Les cinq sens ne sont plus cinq.
Une même présence circule.
Le monde n’est plus devant moi.
Je n’y entre pas.
J’y prends place.
Un élément parmi les éléments.
Puis la lumière tourne.
Presque imperceptiblement.
Et ce presque rien déplace toute la géographie du regard.
Une distance revient.
Non pour quitter le monde.
Pour laisser apparaître ce qui demeurait invisible tant que j’étais entièrement avec lui.
Les couleurs révèlent leurs relations.
Les tensions deviennent lisibles.
Les vides prennent une présence.
Une architecture discrète apparaît.
Alors je comprends que le matin et l’après-midi ne s’opposent pas.
Ils appartiennent au même mouvement.
Le matin, le regard consent à ne plus être au centre.
L’après-midi, il reconnaît ce que ce déplacement rend visible.
Je croyais apprendre à regarder.
J’apprenais à habiter.
Peut-être que dessiner ne consiste pas à produire une image.
Peut-être consiste-t-il à cultiver un milieu où le monde puisse continuer à apparaître.
Un milieu n’est pas un lieu.
C’est une qualité de relations.
Lorsque les relations deviennent habitables,
le monde le devient aussi.
Peut-être est-ce cela que je cherche depuis toujours.
Non pas une place.
Un milieu habitable.
Le dessin en garde la trace.
