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Marcel Bataillard, le peintre à l’aveugle qui regarde autrement

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Marcel Bataillard, le peintre à l'aveugle qui regarde autrement

Il y a des artistes qui ajoutent des images au monde. Marcel Bataillard, lui, semble commencer par les retirer. Non pas par mépris du visible, mais pour le prendre à revers, pour voir ce qu’il reste d’une image quand l’œil cesse de commander. Son histoire de « peintre aveugle » pourrait passer pour une formule, un gimmick d’art contemporain, un de ces dispositifs un peu malins qui plaisent aux dossiers de presse. Ce serait aller trop vite. Chez Bataillard, l’aveuglement n’est pas un truc. C’est une mise en danger, une méthode, presque une morale du regard.

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Né en 1967, vivant et travaillant entre Nice et Arles, Marcel Bataillard appartient à cette famille d’artistes difficiles à ranger. Il dessine, peint, photographie, filme, écrit, compose, improvise, performe. Il passe d’un médium à l’autre sans donner l’impression de papillonner. Ce qui l’intéresse n’est pas la discipline en elle-même, mais ce qu’elle permet de déplacer : la croyance dans l’image, la confiance accordée au regard, la manière dont une trace devient preuve, souvenir, récit ou mensonge.

En 1993, il s’invente, ou plutôt s’impose, une figure radicale : celle du peintre à l’aveugle. Il ne s’agit pas d’une cécité réelle, mais d’une cécité volontaire, simulée, revendiquée.

Bataillard peint et dessine les yeux fermés ou bandés. Ce geste peut sembler simple. Il est en réalité très cruel pour un artiste. Peindre sans voir, c’est renoncer au contrôle immédiat. C’est accepter que la main ne soit plus corrigée par l’œil. C’est laisser entrer dans l’œuvre l’accident, le tremblement, la mémoire, le ratage possible. C’est aussi refuser cette illusion très occidentale selon laquelle voir serait forcément comprendre.
Sa démarche commence souvent par une image préexistante : un tableau célèbre, une figure mythologique, un portrait, un motif chargé d’histoire. Il observe, mémorise, puis ferme les yeux. L’image n’est plus devant lui. Elle est en lui, déjà abîmée par le souvenir, reconstruite par le corps, trahie par la main. Le résultat n’est ni une copie fidèle ni une pure abstraction. C’est autre chose : une image revenue de nuit, une apparition imparfaite, une preuve que le visible ne tient jamais tout seul.

Cette tension rend son travail passionnant. Bataillard ne cherche pas à faire joli. Il ne cherche pas non plus à produire du spectaculaire. Le « peintre aveugle » n’est pas un numéro de cirque. Il y a bien sûr une dimension performative, presque théâtrale, dans le fait de peindre les yeux fermés devant un public. Mais ce théâtre-là n’est pas décoratif. Il sert à poser une question très simple et très dérangeante : qu’est-ce qu’on regarde vraiment quand on regarde une œuvre ? Le résultat ? Le geste ? La légende ? La sincérité supposée de l’artiste ? Ou notre propre besoin d’y croire ?

Ses thèmes ne sont pas choisis au hasard. Narcisse, Méduse, Sisyphe, Icare, saint Thomas : toute une mythologie du regard, du doute, de la chute, de l’orgueil, de la preuve. Saint Thomas, surtout, semble fait pour lui. Celui qui veut toucher pour croire devient, chez Bataillard, le compagnon idéal du peintre aveugle. Là où le Caravage mettait en scène une vérité presque brutale, charnelle, le doigt dans la plaie, Bataillard déplace la scène. Il ne s’agit plus seulement de voir pour croire, ni même de toucher pour vérifier. Il s’agit de comprendre que la vérité d’une image peut apparaître au moment précis où elle cesse d’être parfaitement lisible.

Il y a là une belle ironie. Bataillard travaille sur la vision en s’en privant. Il interroge l’image en la déréglant. Il fait de la maladresse possible une forme de précision. Car peindre à l’aveugle ne signifie pas faire n’importe quoi. Au contraire. La contrainte oblige à resserrer le geste. Elle impose une économie de moyens, une concentration physique, une connaissance intime du motif. L’artiste doit savoir où il va tout en acceptant de ne pas maîtriser le chemin. C’est peut-être cela, au fond, la force de ce travail : une alliance rare entre rigueur et abandon.

On pourrait croire que l’aveuglement produit seulement de la perte. Chez Bataillard, il produit aussi de la pensée. Les images qui naissent de cette méthode ont quelque chose d’instable, de spectral, parfois de drôle, parfois d’inquiétant. Elles résistent à la consommation rapide. Elles demandent au spectateur de faire un effort, mais pas un effort scolaire. Plutôt un effort de disponibilité. Il faut accepter de ne pas tout comprendre immédiatement. Il faut entrer dans l’image comme on entre dans une pièce mal éclairée, avec prudence, avec curiosité, avec un peu d’incertitude.

Cette incertitude est précieuse. Elle manque souvent à notre époque saturée d’images nettes, rapides, retouchées, explicites, immédiatement commentées. Bataillard rappelle que l’image n’est pas seulement ce qui se donne à voir. Elle est aussi ce qui se souvient, ce qui se déforme, ce qui hésite, ce qui revient autrement. En cela, son travail paraît presque plus actuel aujourd’hui qu’au moment où il l’a commencé. À l’heure où l’intelligence artificielle fabrique des images impeccables à partir de mots, son peintre aveugle nous ramène à une vérité plus rude : une image vivante n’est pas forcément une image parfaite.

Après 2012, Bataillard met fin à cette période à l’aveugle, sans pour autant abandonner ses obsessions. Il passe davantage par la photographie, le texte, les aphorismes visuels, les images trouvées ou prélevées. Mais le fil reste le même : interroger ce que l’on croit voir. Ses portes murées, ses fenêtres aveugles, ses légendes décalées, ses jeux entre texte et image prolongent autrement la même question. Le peintre aveugle devient alors un guetteur du visible, un collectionneur d’ambiguïtés, un artiste qui sait que les images mentent parfois mieux quand elles prétendent dire la vérité.

Ce qui touche chez Marcel Bataillard, c’est cette façon de ne jamais séparer l’intelligence du jeu. Son travail peut être conceptuel, mais il n’est pas froid. Il peut être savant, nourri d’histoire de l’art, de mythes, de littérature, mais il n’écrase pas le regardeur sous sa culture. Il invite plutôt à douter avec lui. À rire parfois. À se perdre un peu. À comprendre que voir n’est pas une opération passive, mais une aventure fragile.

Marcel Bataillard n’est donc pas seulement un peintre qui ferme les yeux. C’est un artiste qui nous oblige à rouvrir les nôtres autrement. Et c’est peut-être la meilleure définition de son geste : faire de l’aveuglement non pas une privation, mais une méthode de lucidité.

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