Chez elle, rien ne relevait de la beauté officielle. Elle n’avait pas ce genre d’éclat fabriqué pour convaincre immédiatement. Son charme avançait autrement, par détour, par trouble, par présence. On la regardait d’abord comme une actrice, puis on se rendait compte qu’on était en train de regarder une idée nouvelle de la femme au cinéma.
Dans l’Italie des Sophia Loren, Gina Lollobrigida et Claudia Cardinale, Monica Vitti occupe une place à part. Moins solaire, moins sculpturale, moins offerte au regard. Elle impose une beauté plus nerveuse, plus cérébrale, plus moderne. Une beauté qui ne cherche pas à être consommée, mais à être interrogée.
Avec Michelangelo Antonioni, elle devient le visage d’un monde qui change. Dans L’Avventura, La Notte, L’Eclisse ou Le Désert rouge, elle ne joue pas seulement des femmes inquiètes ou mystérieuses. Elle fait entrer dans le cinéma une autre respiration : celle du doute, du silence, de l’attente, de l’inconfort intérieur. Son visage semble parfois écouter le vide autour d’elle. Et ce vide, soudain, devient bouleversant.
Ce qui rend Monica Vitti si belle, ce n’est pas la régularité de ses traits. C’est leur mobilité secrète. Un froncement, une hésitation, une fatigue dans les yeux, un sourire qui se retient : tout devient événement. Elle n’a pas besoin d’occuper l’écran avec force. Elle le déplace. Quand elle est là, l’image change de température.
Sa voix, grave, voilée, presque rugueuse, ajoute encore à ce magnétisme étrange. Elle casse l’idée d’une féminité lisse. Elle donne au désir une profondeur inattendue. Monica Vitti ne minaude pas. Elle ne demande pas à être aimée. Elle existe, et cette existence suffit.
On aurait tort pourtant de l’enfermer dans la mélancolie antonionienne. Monica Vitti fut aussi une actrice comique remarquable, vive, insolente, capable de retourner son image avec une liberté rare. Elle savait être drôle sans perdre son mystère, populaire sans devenir banale. Peu d’actrices ont su passer ainsi de l’abstraction la plus élégante à la comédie la plus charnelle.
Aujourd’hui encore, son visage paraît incroyablement actuel. Peut-être parce qu’il ne triche pas. Peut-être parce qu’il ne promet pas la perfection. Il porte une intelligence, une distance, une fragilité, un humour discret. Il dit que la beauté peut être autre chose qu’un accord immédiat avec les attentes du regard.
Monica Vitti n’était pas seulement belle. Elle avait mieux que cela : elle rendait la beauté moins stupide. Elle lui donnait une pensée, une voix, une inquiétude, une liberté. C’est pour cette raison qu’elle reste là, intacte, non comme une icône poussiéreuse du cinéma italien, mais comme une apparition toujours vivante.
