Politik

Tests anti-drogue à Matignon : à quand le contrôle technique de toute la République ?

🌍 READ THIS ARTICLE IN ENGLISH →
Tests anti-drogue à Matignon : à quand le contrôle technique de toute la République ?

Sébastien Lecornu veut donc faire souffler un vent de salive dans les ministères. Pas encore sur les ministres eux-mêmes, nuance importante, mais sur leurs cabinets, leurs proches collaborateurs, ces ombres très diplômées qui écrivent les notes, préparent les phrases, organisent les arbitrages et participent, sans toujours apparaître, à la fabrication de la décision publique. L’idée est simple : puisqu’on mène la guerre contre le narcotrafic, autant vérifier que ceux qui prétendent gouverner la guerre ne sont pas, même ponctuellement, clients de l’ennemi. Sur le papier, la logique se tient. Dans la réalité politique française, elle ouvre surtout une immense porte comique, morale et légèrement inquiétante : si l’on commence à tester la République, jusqu’où va-t-on ?

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.
Annonce

Car enfin, pourquoi s’arrêter aux cabinets ministériels ? Si l’exemplarité devient salivaire, il faudra bien un jour poser la petite languette sous la langue des députés, des sénateurs, des conseillers, des communicants, des candidats permanents à tout, des stratèges de plateau et des indignés professionnels. On imagine déjà la scène : contrôle inopiné à l’entrée de l’Assemblée nationale, files d’élus soudain très attachés aux libertés individuelles, mines offensées, déclarations graves sur l’État de droit, puis regards nerveux vers la buvette. La France adore contrôler les autres. Elle est toujours moins enthousiaste quand le contrôle remonte vers ceux qui parlent au nom du peuple.

Le sujet est pourtant sérieux. La consommation de stupéfiants n’est plus seulement une affaire de marge, de nuit, de faits divers ou de quartiers abandonnés. Elle traverse les milieux sociaux, les âges, les métiers, les dîners, les bureaux, les week-ends, les cabinets, les rédactions, les soirées de pouvoir et les petits arrangements de la performance. La cocaïne, en particulier, colle assez bien à l’époque : elle promet l’énergie sans fatigue, l’assurance sans talent, l’intensité sans profondeur. Elle est la drogue parfaite d’un monde qui confond vitesse et intelligence. Il serait donc hypocrite de réserver la question aux jeunes de banlieue ou aux chauffeurs contrôlés au bord des routes. Le pays officiel consomme aussi les maladies de son temps.

Mais la mesure Lecornu pose une autre question : veut-on vraiment une République plus sobre ou seulement une République plus surveillée ? Ce n’est pas la même chose. Tester, c’est facile. Comprendre, c’est plus difficile. Un test salivaire peut révéler une consommation. Il ne dit rien de la pression, du cynisme, du vide, de la brutalité sociale ou de la culture de toute-puissance qui pousse certains milieux à fonctionner comme des machines à excitation permanente. On peut avoir un cabinet ministériel chimiquement propre et politiquement toxique. On peut gouverner sans drogue et rester parfaitement ivre de soi-même.

Et puis il y a l’alcool, l’immense angle mort français. La drogue choque encore parce qu’elle garde un parfum de transgression. L’alcool, lui, porte souvent costume, terroir et tradition. On trinque, on célèbre, on déjeune, on négocie, on commente, on inaugure. Là où la poudre scandalise, le verre rassure. Pourtant l’alcool altère aussi le jugement, l’humeur, la violence, la parole publique, la conduite des affaires et parfois la dignité. Si l’on veut parler sérieusement de lucidité au sommet, il faudra bien un jour cesser de faire comme si seules les substances illégales troublaient les cerveaux. La République française a longtemps préféré voir un bon vivant là où elle aurait parfois dû voir un homme empêché de penser clairement.

La proposition devient alors presque une œuvre satirique involontaire. À quand le dépistage avant les débats télévisés ? Avant certaines interviews hurlées ? Avant les éditoriaux du matin prononcés avec l’assurance de ceux qui n’ont jamais douté ? On ne parle pas ici d’accuser tel ou tel présentateur, tel ou tel élu, tel ou tel visage connu. Ce serait absurde et injuste. Mais la parole publique est devenue tellement nerveuse, tellement agressive, tellement montée sur ressorts, que le citoyen est en droit de se demander si le problème est seulement idéologique. Certains plateaux ressemblent moins à des lieux de pensée qu’à des open spaces de l’adrénaline. On y coupe, on y aboie, on y moralise, on y juge en vingt secondes. Même sans produit, l’effet est déjà inquiétant.

Le vrai dépistage dont la France aurait besoin ne serait peut-être pas seulement chimique. Il faudrait tester l’ivresse du pouvoir, l’addiction à l’antenne, la dépendance au clash, la compulsion du commentaire, l’abus de certitude, l’usage quotidien de mauvaise foi. Il faudrait un alcootest du narcissisme public, un test salivaire de la démagogie, un prélèvement capillaire de la lâcheté politique. Beaucoup seraient négatifs aux stupéfiants et positifs à l’opportunisme aggravé.

Reste que Lecornu touche, volontairement ou non, un point juste : on ne peut pas demander au pays d’être responsable si ceux qui le dirigent, le conseillent ou le commentent s’exemptent eux-mêmes de toute discipline. L’exemplarité ne doit pas être une punition réservée aux subalternes. Si un ouvrier du bâtiment, un chauffeur, un pilote, un policier ou un salarié exposé peut être contrôlé au nom de la sécurité, alors ceux qui manipulent des décisions publiques, des budgets, des lois, des récits collectifs et parfois la peur des Français ne devraient pas se contenter d’un statut d’intouchables.

La question n’est donc pas seulement : sont-ils drogués ? sont-ils alcoolisés ? La vraie question est plus vaste et plus dérangeante : sont-ils lucides ? Sont-ils encore capables de penser sans excitation permanente, de décider sans posture, de parler sans chercher l’effet, de gouverner sans se prendre pour des personnages ? Le test salivaire ne répondra jamais à tout cela. Mais il a au moins un mérite : il rappelle que la République a un corps, une bouche, un sang, des nerfs, des dépendances et des hypocrisies. Et qu’avant de faire la morale au pays réel, le pays officiel ferait bien de passer lui aussi au contrôle technique.

Annonce
💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Facebook X Threads Copier le lien Envoyer par mail
Annonce
Continuer sur Le Mague

À lire aussi sur Le Mague

Les plus lus en ce moment