Il faut être juste : dire que le soccer n’intéresse personne aux États-Unis serait faux. Il existe un public, des clubs, des enfants qui jouent, des stades pleins dans certaines villes, une culture latino-américaine très forte, des diasporas passionnées, une MLS qui a progressé, des supporters sincères. Mais la Coupe du monde n’est pas seulement une addition de publics disponibles. C’est une mémoire collective. C’est une fièvre nationale. C’est un mois où un pays tout entier cesse de faire semblant de vivre normalement. C’est Buenos Aires, Naples, Rio, Dakar, Marseille, Mexico, Madrid, Londres, Casablanca. Aux États-Unis, ce sera aussi cela par endroits, mais ce sera surtout autre chose : un produit mondial placé dans le plus grand marché publicitaire de la planète.
Et c’est là que commence l’aberration. La FIFA ne choisit plus seulement des pays de football. Elle choisit des marchés. Elle ne cherche plus seulement des tribunes, elle cherche des droits TV, des packages VIP, des fan zones sponsorisées, des stades immenses, des villes vitrines, des infrastructures monétisables. Le football devient un prétexte à vendre du billet, du séjour, de l’hospitalité, de l’image, de la bière, du streaming, de la data, de la publicité. On ne demande plus : où le football est-il le plus aimé ? On demande : où peut-il rapporter le plus ?
Cette Coupe du monde nord-américaine ressemble moins à une fête populaire qu’à une démonstration de puissance économique. Trois pays, des distances folles, des fuseaux horaires, des supporters contraints de prendre l’avion comme on change de métro, des prix qui excluent une partie du public réel du football. On parle d’un sport dont la beauté première tient à sa simplicité : un ballon, deux cages, des corps, de la grâce, de la maladresse, de l’enfance retrouvée. Et on l’installe dans une géographie de la démesure, avec des billets parfois délirants, des hôtels hors de prix, des déplacements compliqués, des frontières, des visas, des contrôles, des files, des navettes, des stades nommés comme des marques.
Le football a toujours eu ses contradictions. Il est populaire et milliardaire, pauvre dans ses origines et obscène dans ses sommets, sentimental et corrompu, sublime et vendu. Mais cette édition américaine pousse la contradiction jusqu’à la caricature. Le pays hôte principal n’est pas hostile au soccer, il lui est simplement extérieur dans sa culture profonde. Là où le football est ailleurs une langue maternelle, il devient souvent aux États-Unis une langue seconde, bien apprise, parfois aimée, mais rarement sacrée. Ce n’est pas une faute américaine. C’est un choix de la FIFA. Et ce choix raconte parfaitement l’époque : on préfère l’expansion à l’intensité, le format géant à la ferveur, l’événement global au sentiment local.
Il y a aussi la question du climat, que l’on fait semblant de découvrir. Organiser des matchs d’été dans certaines villes nord-américaines et mexicaines, sous des températures brutales, avec des joueurs poussés à produire du spectacle dans des conditions de plus en plus limites, dit encore la même chose : le calendrier commercial passe avant le corps. On ajoutera des pauses, on parlera d’hydratation, on adaptera les protocoles, on simulera la prudence. Mais la vraie question restera là : pourquoi faut-il toujours agrandir, étendre, vendre davantage, même quand le jeu lui-même devient plus fragile ?
Le football a besoin de stades pleins, mais pas seulement de stades pleins. Il a besoin de ferveur. Il a besoin de gens qui arrivent deux heures avant le match avec des chants dans la gorge, pas seulement de spectateurs qui ont acheté une expérience premium. Il a besoin d’enfants sur les épaules, de vieux maillots, de cafés qui explosent, de villes qui tremblent, de rues qui se vident pendant quatre-vingt-dix minutes. Il a besoin de cette irrationalité collective que l’argent sait utiliser mais ne sait pas fabriquer. On peut vendre un siège. On ne peut pas vendre une âme.
Le paradoxe, c’est que les États-Unis savent organiser le spectacle comme personne. Ils savent filmer, emballer, éclairer, vendre, scénariser. La Coupe du monde sera probablement efficace, immense, spectaculaire, techniquement impressionnante. Mais le football n’est pas seulement un spectacle. C’est une maladie douce, une superstition, une douleur, une transmission. Le risque de cette édition est de produire une Coupe du monde impeccable et froide, immense et sans densité, remplie d’images mais pauvre en vertige populaire.
On dira que le football doit conquérir de nouveaux territoires. C’est vrai. On dira que les États-Unis comptent des millions de pratiquants. C’est vrai aussi. On dira que le Mondial peut accélérer cette passion. Peut-être. Mais une Coupe du monde ne devrait pas être seulement une opération d’évangélisation commerciale. Elle devrait rester l’endroit où le football revient à ceux qui l’aiment déjà jusqu’à l’absurde. Or ici, quelque chose sonne faux : le monde du football se déplace vers le pays le plus puissant du monde non parce qu’il y bat le plus fort, mais parce qu’il y vaut le plus cher.
Ce Mondial américain n’est donc pas une aberration parce que le soccer n’existerait pas aux États-Unis. Il existe. Il progresse. Il a ses vrais amoureux. L’aberration est ailleurs : dans le fait de confondre croissance et passion, marché et culture, public disponible et peuple de football. La FIFA a choisi l’Amérique comme on choisit un centre commercial géant pour y exposer une relique sacrée. Le football y sera visible partout. La question est de savoir s’il y sera vraiment entendu.
