Ce qui interroge de prime abord, ce n’est pas la colère. C’est la vulnérabilité. Derrière chaque vers affleure la déception d’un adulte qui a cru aux promesses du progrès, de la démocratie, de l’information, de la consommation heureuse, et qui découvre peu à peu les fissures du décor. Mais au lieu de sombrer dans le cynisme, Robin Bonenfant choisit une voie plus difficile, celle de continuer à regarder le réel en face tout en préservant sa capacité d’émerveillement, d’amour et de révolte.
Le livre occupe un territoire très actuel, celui d’une conscience politique, écologique et affective qui refuse les grands récits tout en refusant également le désespoir. Sa modernité tient à son écriture libre, inclusive, déconstruite, mais jamais artificielle. L’inclusivité n’y est pas un gadget idéologique, elle devient une manière d’élargir le champ de la considération humaine, de faire entrer dans la langue celles et ceux que le monde oublie trop vite.
Dans le poème des fraises d’Espagne, la répétition agit comme une forme d’aveu : « J’ai acheté des fraises en février / Elles venaient d’Espagne ». Tout est là, la contradiction intime de l’individu contemporain, informé des catastrophes mais encore prisonnier de ses habitudes. Le texte ne donne pas de leçon. Robin constate, se met elle-même en cause, et accepte l’inconfort et la fragilité de sa lucidité.
La même force traverse le passage scandé par « C’est fatigant ». À force de revenir, la formule devient un état du monde. Fatigue militante, fatigue écologique, fatigue informationnelle, fatigue d’être vivant dans une époque qui sait tout, voit tout, commente tout, mais ne transforme presque rien. Cette répétition donne au poème une puissance presque musicale, comme un souffle court mais obstiné.
L’un des plus beaux fils du livre est cette interrogation sur la responsabilité : « On fait quoi / puisque personne / ne semble / être responsable ? » Cette question résume notre époque mieux que bien des essais. Tout le monde sait, mais chacun se dérobe un peu. Les structures écrasent, les écrans dispersent, les pouvoirs diluent les fautes, et l’individu reste avec ses mains, sa honte, son désir de bien faire et son impuissance.
Pourtant, ce texte n’est jamais plombant. Il est même joliment idéaliste. Pas naïf, idéaliste.
Robin continue de chercher une manière d’exister sans nuire, d’aimer sans posséder, de rêver sans dominer. C’est là que le projet devient profondément libertaire au sens noble du terme : défendre l’autonomie de la pensée, la solidarité humaine, la responsabilité individuelle et la méfiance envers toutes les machines sociales qui prétendent penser, consommer ou vivre à notre place.
Certains vers impressionnent par leur simplicité désarmante : « Les gens ne sont pas méchants / ils sont blessés ». Ailleurs, « La société m’a changé·e » dit en quelques mots ce que beaucoup ressentent sans parvenir à le formuler. Robin Bonenfant n’écrit pas pour asséner une vérité définitive. Elle écrit pour maintenir ouverte la possibilité d’une vérité partagée.
Ce qui rend "Titre provisoire" si pertinent, c’est cette capacité à capter l’esprit d’une génération confrontée à la crise écologique, à l’épuisement du lien social, aux violences systémiques et à la disparition des illusions collectives. Mais au lieu d’en faire un manifeste sec, Robin Bonenfant en fait un monologue sensible, drôle parfois, blessé souvent, toujours vivant et combatif.
On referme ce livre avec l’impression d’avoir entendu une voix rare et unique, singulière, celle d’une auteurice contemporaine qui doute beaucoup, qui s’inquiète énormément, mais qui refuse encore de renoncer. Dans une époque saturée de certitudes agressives et de cynisme rentable, cette fragilité assumée ressemble à une forme de courage qu’on ne peut qu’admirer.
TITRE PROVISOIRE, Robin Bonenfant, Maelström Reevolion, Rootleg, 9 euros
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