Car c’est bien lui, une fois de plus, le grand oublié. Oublié par ceux qui bombardent au nom de la sécurité. Oublié par ceux qui gouvernent au nom de la résistance. Oublié par ceux qui négocient au nom de la paix. Oublié par ceux qui commentent l’Iran comme une case stratégique sur une carte du monde, jamais comme un pays habité par des femmes, des hommes, des jeunes, des ouvriers, des étudiants, des artistes, des mères, des pères, des prisonniers, des exilés intérieurs et des morts sans visage.
La promesse de fin de conflit peut évidemment être accueillie avec soulagement. Aucun peuple ne mérite les missiles, les nuits de peur, les infrastructures détruites, les files d’attente, les pénuries, les rumeurs de nouvelles frappes, l’angoisse des familles dispersées. Toute pause dans la violence est préférable à l’ivresse guerrière. Mais il ne faut pas confondre l’arrêt provisoire des armes avec la paix. Et il ne faut surtout pas confondre la paix des États avec la liberté des peuples.
Dans le cas iranien, cette confusion serait même une faute morale. Depuis des années, le peuple iranien vit pris dans un étau terrible. D’un côté, un régime autoritaire qui a fait de la peur, de la surveillance, de la prison, du contrôle des corps et de la répression des femmes des instruments de gouvernement. De l’autre, des puissances étrangères qui parlent de libération tout en imposant des sanctions, des blocus, des menaces militaires et des calculs géopolitiques dont les civils paient toujours le prix. Entre les deux, il y a une population épuisée, courageuse, lucide, qui ne demande ni à servir de bouclier humain au régime, ni de prétexte moral aux interventions extérieures.
C’est là toute l’hypocrisie du moment. Quand les grandes puissances discutent de l’Iran, elles parlent d’enrichissement d’uranium, de missiles balistiques, de détroit stratégique, de pétrole, de sécurité d’Israël, d’équilibre régional, de commerce mondial. Tout cela compte, bien sûr. Mais où sont les femmes iraniennes dans ces négociations ? Où sont les étudiants arrêtés ? Où sont les familles des manifestants exécutés ? Où sont les artistes censurés ? Où sont les adolescentes qui ont compris trop tôt que leurs cheveux, leur voix, leur désir de vivre étaient devenus des sujets politiques ? Où sont ceux qui ont crié « Femme, vie, liberté » et qui se retrouvent aujourd’hui réduits à une variable secondaire dans un arrangement entre puissants ?
La catastrophe serait que la fin du conflit extérieur serve de permis de répression intérieure. C’est souvent ainsi que les régimes autoritaires transforment la paix en verrou. Pendant la guerre, ils exigent l’unité nationale. Après la guerre, ils réclament le silence au nom de la reconstruction. Ceux qui contestent deviennent des traîtres, des agents de l’étranger, des fauteurs de troubles. Le pouvoir se présente comme survivant, donc légitime. Il dit : nous avons tenu bon, maintenant obéissez. Et le peuple, qui a déjà payé la guerre, doit encore payer la victoire officielle.
Le peuple iranien risque donc d’être doublement volé. Volé de sa souffrance par la propagande du régime, qui transforme chaque douleur en preuve de résistance. Volé de son avenir par les diplomaties étrangères, qui peuvent accepter un accord sécuritaire sans exiger de garanties sérieuses pour les droits humains. On dira alors que l’essentiel est d’éviter l’embrasement régional. On dira que les libertés viendront plus tard. On dira qu’il faut être réaliste. Mais le réalisme, lorsqu’il oublie les vivants, n’est souvent qu’un autre nom du cynisme.
Ce qui se joue en Iran ne peut pas être réduit à un bras de fer entre Washington, Téhéran et Tel-Aviv. L’Iran n’est pas seulement un problème nucléaire. L’Iran n’est pas seulement une puissance régionale. L’Iran n’est pas seulement un régime. L’Iran, c’est aussi un peuple extraordinairement cultivé, jeune, contradictoire, traversé de désirs modernes, de colères anciennes, de fatigue sociale et d’une dignité qui force le respect. Un peuple qui a déjà montré au monde qu’il ne voulait pas seulement survivre, mais vivre autrement.
La vraie question n’est donc pas seulement : le conflit va-t-il s’arrêter ? La vraie question est : que va-t-on faire de cette accalmie ? Si elle ne sert qu’à sauver les intérêts énergétiques, à rouvrir les routes commerciales et à permettre à chaque camp de proclamer sa victoire, alors elle ne sera qu’un armistice des puissants. Si elle ne protège pas les civils, les opposants, les femmes, les prisonniers politiques, les minorités et la jeunesse iranienne, elle restera une paix incomplète, presque obscène.
Il faut souhaiter la fin des bombes. Mais il faut refuser le marché honteux qui consisterait à échanger le silence du monde contre une stabilisation apparente. Un peuple ne peut pas être sacrifié deux fois : une première fois sur l’autel de la guerre, une seconde sur celui de la diplomatie.
L’Iran mérite mieux qu’un accord de façade. Il mérite qu’on cesse enfin de parler à sa place. Il mérite que la paix ne soit pas seulement l’absence de missiles, mais le début d’une respiration. Et cette respiration ne pourra exister que si le peuple iranien cesse d’être le décor tragique des ambitions des autres pour redevenir le sujet central de son propre destin.
