Mais ce récit lumineux a eu son angle mort. À force de répéter que tout désir était libérateur, on a parfois oublié de demander pour qui il l’était vraiment. La révolution sexuelle a brisé des interdits nécessaires, mais elle en a aussi rendu certains suspects. Dire non pouvait passer pour de la frigidité. Poser une limite pouvait sembler réactionnaire. Dénoncer une emprise pouvait être interprété comme un retour à l’ordre moral. Dans ce climat, certains ont trouvé une formidable couverture idéologique : ils ne dominaient plus, ils “libéraient” ; ils ne forçaient plus, ils “décoinçaient” ; ils ne profitaient plus d’une jeune fille, d’une élève, d’une actrice, d’une admiratrice, d’un corps fragile, ils “ouvraient les consciences”. Le vocabulaire de la liberté a parfois servi à maquiller très simplement la vieille loi du plus fort.
Le problème n’est donc pas 68 en soi. Le problème commence quand une idée juste devient un slogan trop confortable. Oui, il fallait sortir de la police des mœurs. Oui, il fallait arracher la sexualité à la culpabilité, à l’Église, au patriarcat familial, à l’hypocrisie sociale. Mais une société qui ne parle que du droit au désir sans parler du droit au refus fabrique une demi-liberté. Et une demi-liberté, dans le domaine sexuel, profite rarement aux plus vulnérables. Elle profite aux plus insistants, aux plus célèbres, aux plus âgés, aux plus puissants, aux plus entourés, à ceux qui savent transformer leur désir en théorie et leur abus en exception poétique.
Pendant des années, le consentement a été traité comme une gêne administrative, un mot trop froid pour entrer dans la chambre, l’atelier, le bureau du producteur, la loge du théâtre, la salle de classe ou le cabinet du thérapeute. On préférait parler de passion, de transgression, de vertige, de liberté, d’expérience. Tout cela sonnait mieux. Tout cela permettait surtout de ne pas regarder la dissymétrie réelle : celui qui propose et celle qui n’ose pas refuser, celui qui décide et celle qui espère être choisie, celui qui a le pouvoir et celle qui dépend de son regard, de son carnet d’adresses, de sa note, de son rôle, de sa promesse, de son amour ou de sa validation.
C’est là que la grande mythologie libertaire se fissure. Car la sexualité n’est jamais seulement une affaire de corps disponibles dans l’abstrait. Elle se joue dans des rapports de force, des âges, des statuts, des réputations, des silences, des peurs, des dépendances économiques et affectives. Le “tout est permis” n’a pas le même sens pour celui qui peut imposer que pour celle qui doit survivre à l’imposition. La vraie liberté sexuelle ne consiste pas à pouvoir tout demander.
Elle consiste aussi à pouvoir refuser sans être punie, humiliée, blacklistée, moquée, abandonnée, traitée de coincée, de folle, de menteuse ou de puritaine. Or, pendant longtemps, l’époque a préféré suspecter les limites plutôt que les prédateurs. On se méfiait davantage de la morale que de l’emprise. On voyait plus facilement le censeur dans celui qui alertait que l’abuseur dans celui qui insistait. C’est cette inversion qui a permis tant de dégâts.
Les années post-68 ont aussi produit une étrange confusion entre transgression et courage. Comme si franchir une limite était forcément un acte de liberté. Mais toutes les limites ne sont pas des prisons.
Certaines sont des protections. La limite entre un adulte et un enfant n’est pas un vieux tabou bourgeois : c’est une frontière vitale. La limite entre un professeur et son élève n’est pas une pudibonderie : c’est la reconnaissance d’un pouvoir. La limite entre un metteur en scène et une jeune comédienne n’est pas une entrave à l’art : c’est ce qui empêche l’art de devenir un prétexte au droit de cuissage. Une société adulte devrait savoir distinguer l’interdit oppressif de l’interdit protecteur. Elle ne l’a pas toujours fait. Elle a parfois mis dans le même sac la morale réactionnaire et la prudence élémentaire, la censure et la protection, l’ordre moral et la parole des victimes. Cette confusion a eu un prix humain immense.
#MeToo n’a pas inventé la violence sexuelle. Il a surtout retiré le décor autour d’elle. Il a montré que derrière certaines postures de liberté se cachaient des systèmes très anciens : domination masculine, culte du génie, fascination pour l’artiste prédateur, impunité des puissants, solidarité des milieux fermés, silence des témoins, lâcheté des institutions. On a découvert, ou plutôt on a enfin accepté d’entendre, que beaucoup de femmes n’avaient pas vécu une époque de jouissance générale, mais une époque où leur malaise n’avait pas de langue légitime. Elles n’étaient pas “libérées” ; elles étaient sommées d’être disponibles au nom de la libération des autres. Elles n’étaient pas invitées à désirer ; elles étaient souvent invitées à consentir à ce qu’on désirait d’elles.
Il ne s’agit pas aujourd’hui de revenir à une morale triste, policière, punitive, hostile au sexe, au désir, au jeu, à l’ambiguïté ou à l’érotisme. Ce serait une erreur, et même une trahison de ce que la libération sexuelle avait de réellement précieux. Il s’agit au contraire d’aller plus loin qu’elle.
De comprendre que le désir sans consentement n’est pas de la liberté, mais de la prédation. Que la séduction n’est pas l’insistance. Que l’audace n’est pas l’abus. Que l’émancipation sexuelle ne vaut rien si elle ne protège pas aussi les corps fragiles, les jeunes, les dépendants, les impressionnés, les vulnérables, les silencieux. La vraie révolution sexuelle n’était peut-être pas celle qui disait : “J’ai le droit de désirer.” C’est celle qui ajoute enfin : “L’autre a le droit de ne pas vouloir.”
De 68 à nos jours, nous sommes donc passés d’un excès à l’autre dans le récit public. Hier, on soupçonnait trop vite la victime d’être coincée, rancunière ou manipulatrice. Aujourd’hui, certains redoutent que toute séduction soit criminalisée, que tout malaise devienne accusation, que la complexité des relations humaines soit aplatie par le tribunal permanent de l’opinion. Cette inquiétude n’est pas toujours de mauvaise foi. Il existe bien un risque de simplification morale, de condamnation sociale expéditive, de confusion entre maladresse, lourdeur, désir mal accordé et violence réelle. Mais ce risque ne doit pas servir à enterrer la question centrale. Pendant des décennies, la balance n’a pas penché du côté des victimes. Elle a penché du côté du silence. Et quand une société a si longtemps confondu liberté sexuelle et impunité masculine, il ne faut pas s’étonner que le retour de vérité soit brutal.
La libération sexuelle doit donc être relue, non pour être annulée, mais pour être corrigée. Elle a libéré des corps, mais elle n’a pas toujours pensé les rapports de pouvoir entre ces corps. Elle a attaqué la morale, mais elle a parfois oublié l’éthique. Elle a défendu le désir, mais elle a trop souvent laissé dans l’ombre le consentement. Elle a voulu faire tomber les vieux murs, mais certains se sont servis des ruines pour installer leur petit royaume privé. Le grand malentendu est là : la liberté sexuelle n’est pas la disparition des limites. C’est la possibilité de choisir ses limites soi-même. Et ce choix n’existe que si l’on peut dire oui sans pression, non sans peur, et changer d’avis sans danger.
Ce que notre époque découvre enfin, avec retard, douleur et colère, c’est que la sexualité n’est vraiment libre que lorsqu’elle cesse d’être un territoire de domination. La fête de 68 a ouvert des portes. Très bien. Mais derrière certaines portes ouvertes, il y avait aussi des pièges. Il est temps de le dire sans nostalgie réactionnaire et sans naïveté libertaire. La liberté sexuelle reste une conquête. Mais elle ne mérite ce nom que si elle cesse de servir d’alibi aux abus.
la loi française du 21 avril 2021 a renforcé la protection des mineurs contre les crimes et délits sexuels, notamment autour du seuil de 15 ans et de l’inceste. En 2025, la France a inscrit explicitement la notion de consentement dans la définition pénale du viol et des agressions sexuelles : le consentement est désormais défini comme libre, éclairé, spécifique, préalable et révocable, et ne peut être déduit du silence ou de l’absence de réaction.
