Art of Juliette

Je reste

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Je reste

Je reste est une réflexion intime sur le processus de création envisagé non comme une production artistique, mais comme un acte de présence et de veille.

L’autrice décrit son rapport au dessin comme une attention extrême portée à ce qui cherche à naître. Chaque trait, chaque couleur, chaque détail est observé, vérifié et relié aux autres avec une précision presque vitale. Le dessin devient alors moins une image à fabriquer qu’un organisme en devenir qu’il faut accompagner jusqu’à sa pleine apparition.

À travers cette pratique, la création apparaît comme une nécessité fondamentale. Elle permet à ce qui est encore informe, silencieux ou invisible de trouver un passage vers l’existence. À l’inverse, la véritable douleur ne réside pas dans l’effort de créer, mais dans ce qui reste bloqué, empêché ou privé de naissance.

Au fil du texte, le dessin devient la métaphore d’une attitude plus large face à la vie : rester auprès de ce qui est fragile, inachevé ou en devenir, lui offrir du temps, de l’attention et de la fidélité, jusqu’à ce qu’il puisse respirer et tenir debout seul.

Ce texte raconte comment l’acte de créer devient une manière de rester auprès de ce qui cherche à naître, jusqu’à ce qu’il trouve sa forme, sa voix et sa propre autonomie.

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Je passe.
Je repasse.
Je reviens.

Toujours.

Je relie une forme à une autre.

Une couleur à une autre.
Une ligne à une autre.

Je regarde.
Puis je regarde encore.

Je vérifie.
Puis je vérifie encore.

Je cherche ce qui manque.

Ce qui résiste.
Ce qui n’a pas encore trouvé sa place.

Je ne fais pas confiance au premier regard.
Ni au deuxième.

Je reviens jusqu’à ce que le dessin cesse de me cacher quelque chose.

On pourrait appeler cela du perfectionnisme.

Ce n’est pas ce que je ressens.

Je ne cherche pas la perfection.
Je cherche le point où la vie circule.

Le point où quelque chose tient.
Le point où quelque chose commence à respirer.

Alors je relie.

Je surligne.
Je renforce.
J’ajoute un fil.

Puis un autre.

Je tisse.

Comme si chaque lien comptait.
Comme si chaque oubli pouvait ouvrir une brèche.

Je ne bâcle pas ces choses-là.
On ne bâcle pas ce qui nous maintient en vie.

Longtemps, j’ai cru que je fabriquais des images.
Aujourd’hui je crois que je veille.

Je veille quelque chose qui cherche sa forme.

Quelque chose qui hésite encore entre apparaître et disparaître.

Le dessin n’est que l’endroit où cette veille devient visible.

Alors je reste.

Je reste devant une couleur jusqu’à ce qu’elle dise ce qu’elle porte.
Je reste devant une ligne jusqu’à ce qu’elle trouve sa nécessité.
Je reste devant un vide jusqu’à ce qu’il cesse d’être une absence et devienne un passage.

Je reste.

Parce que partir trop tôt me semble impossible.
Parce que certaines choses ont besoin de temps pour naître.
Parce que certaines présences ont besoin d’un témoin.

Je regarde la plus petite variation de teinte.

La plus discrète vibration.
La micro-goutte oubliée au bord d’une forme.

Rien n’est insignifiant.

Tout agit.
Tout participe.
Tout modifie l’équilibre de l’ensemble.

Alors je reviens.

Encore.

Comme on veille une lumière dans la nuit.
Comme on écoute la respiration d’un enfant endormi.
Comme on accompagne quelque chose de fragile jusqu’à ce qu’il puisse tenir seul.

Créer n’est pas un choix pour moi.
Créer est une fonction vitale.

Une respiration.
Une circulation.

Lorsque je crée, quelque chose passe.
Lorsque je ne crée pas, quelque chose se ferme.

Quelque chose s’accumule.
Quelque chose cherche une issue et ne la trouve pas.

La douleur n’est pas dans le travail.
La douleur n’est pas dans les heures offertes.
La douleur n’est pas dans l’exigence.
La douleur n’est pas dans cette attention qui revient sans cesse au même endroit.

La douleur est dans l’empêchement.

Dans ce qui demeure bloqué.
Dans ce qui ne trouve pas son passage.
Dans ce qui reste enfermé derrière le silence.

Alors je continue.

Je regarde.
Je relie.
Je tisse.
Je veille.

Non pour produire une oeuvre.
Non pour atteindre une perfection.
Non pour laisser une trace.

Je le fais parce qu’une partie de moi ne supporte pas ce qui disparaît sans avoir été vu.
Je le fais parce que certaines choses cherchent obstinément à venir au monde.
Je le fais parce que quelqu’un doit rester.

Alors je reste.

Jusqu’à ce que cela tienne.
Jusqu’à ce que cela respire.
Jusqu’à ce que cela puisse vivre sans moi.

C’est peut-être ce que j’ai toujours fait.

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