« Combien de temps avez-vous mis pour faire ce dessin ? »
On me pose souvent cette question.
Et chaque fois, je reste un instant silencieuse.
Non parce que je refuse d’y répondre.
Mais parce que je ne sais pas comment répondre sans trahir ce qui s’est réellement passé.
Je pourrais donner un chiffre.
Quelques heures.
Quelques jours.
Quelques semaines.
Mais ce chiffre ne dirait rien de l’essentiel.
Dans ma vie quotidienne, tout est mesure.
Je calcule les horaires, les trajets, les distances, les quantités.
Je compose avec les rendez-vous, les contraintes, les délais.
Le temps découpe mes journées, organise mes déplacements, structure mes obligations.
Comme tout le monde, je vis dans ce monde de chiffres.
Peut-être même davantage.
Car une grande partie de mon énergie consiste à anticiper, organiser, prévoir, ajuster.
Mais lorsque je dessine, quelque chose bascule.
Je cesse de compter.
Je cesse de mesurer.
Je cesse de surveiller le temps qui passe.
Pour la première fois de la journée, je sors de cette mécanique.
Je n’entre pas dans une activité.
J’entre dans un état.
Les heures continuent probablement leur course quelque part.
La lumière change.
Le jour avance.
Mais cela n’a plus d’importance.
Mon attention est ailleurs.
Les couleurs deviennent des présences.
Les formes deviennent des mouvements.
Le papier devient un territoire vivant.
Quelque chose circule entre le regard, la main, la mémoire et l’émotion.
Je ne produis plus un dessin.
J’habite un espace.
Je ne suis plus en train de faire.
Je suis en train d’être.
Corps et âme.
Entièrement.
Alors comment mesurer cela ?
Comment convertir en heures une expérience qui échappe précisément à la logique de la mesure ?
Pour moi, compter le temps de création a toujours quelque chose d’indécent.
Comme si l’on demandait le poids exact d’un chagrin.
La durée d’un émerveillement.
La superficie d’un souvenir.
La question est légitime.
Mais elle ne touche pas vraiment ce qui se joue.
Car ce qui se joue n’est pas une fabrication.
C’est une présence.
Une immersion.
Une intensité.
Parfois même une intensité si forte qu’elle devient presque physique.
Je vibre avec les couleurs.
Je vibre avec les formes.
Je sens les rythmes se construire, les équilibres se déplacer, les tensions se résoudre ou apparaître.
Quelque chose traverse le corps tout entier.
Une joie.
Une exaltation.
Une émotion si dense qu’elle déborde les mots.
Alors lorsque l’on me demande combien de temps a demandé un dessin, une autre réponse surgit en moi.
Une réponse que je formule rarement.
Ce dessin n’est pas le résultat de quelques heures de travail.
Il est le résultat d’une vie passée à regarder.
Toutes les couleurs rencontrées.
Toutes les formes observées.
Toutes les émotions traversées.
Tous les livres ouverts.
Toutes les questions restées sans réponse.
Tout cela est là.
Présent dans chaque ligne.
Présent dans chaque silence.
Présent dans chaque détail.
Le temps passé à tracer les traits n’est que la partie visible.
L’oeuvre a commencé bien avant le papier.
Elle a commencé dans le regard.
Elle a commencé dans la manière d’habiter le monde.
Alors non, je ne sais pas combien de temps j’ai mis pour faire ce dessin.
Je sais seulement combien de vie il y a dedans.
