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Mort de David Hockney : le peintre qui a mis la liberté gay, la couleur et le désir dans la lumière

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Mort de David Hockney : le peintre qui a mis la liberté gay, la couleur et le désir dans la lumière

David Hockney n’a jamais peint le monde comme il était censé être regardé. Il l’a peint comme il le voyait, c’est-à-dire avec insolence, tendresse, intelligence, gourmandise, et cette manière très rare de ne jamais demander pardon d’être vivant. Sa disparition à 88 ans ne ferme pas seulement une œuvre immense. Elle ferme une fenêtre ouverte depuis plus de soixante ans sur une autre façon d’habiter le visible : plus libre, plus colorée, plus homosexuelle, plus moderne aussi, au sens exact du mot. Hockney n’a pas seulement traversé le XXe siècle et le début du XXIe. Il les a regardés avant les autres.

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On le réduit trop souvent aux piscines de Los Angeles, aux bleus parfaits, aux plongeons absents, à cette Californie solaire où l’eau semble avoir été inventée pour la peinture. C’est évidemment là que beaucoup l’ont découvert : dans cette lumière nette, presque publicitaire, où un simple splash devenait une apparition métaphysique. Mais Hockney n’était pas un décorateur du bonheur. Il était plus profond, plus rusé, plus grave qu’il n’en avait l’air. Sa joie n’était pas naïve. Elle était une décision. Dans un siècle qui a beaucoup aimé le noir, la théorie, la pose et la culpabilité, lui a choisi la couleur comme une forme de résistance.
Il faut se souvenir de ce que cela voulait dire d’être David Hockney au début des années 1960. Être jeune, anglais, peintre, homosexuel, dans un pays où l’homosexualité masculine était encore criminalisée. Là où d’autres auraient codé, dissimulé, aplati leur désir sous des métaphores prudentes, lui l’a mis dans ses tableaux. Pas comme un manifeste froid, pas comme une pancarte, mais comme une évidence sensible. Deux garçons ensemble, deux corps, deux présences, deux solitudes qui se reconnaissent. Hockney a fait entrer l’amour entre hommes dans la peinture avec une grâce désarmante. Il n’a pas attendu que la société lui donne l’autorisation d’exister.
C’est cela, son vrai génie politique. David Hockney n’a jamais eu besoin de hurler pour être révolutionnaire. Il a peint un monde où les homosexuels avaient une chambre, une piscine, une chaise, une cigarette, un peignoir, une peau, une lumière. Il a donné aux corps masculins désirés une place tranquille dans l’histoire de l’art. Il a déplacé le scandale. Le scandale n’était plus d’aimer un homme. Le scandale, c’était que ce bonheur-là ait été si longtemps interdit, caché, méprisé. Chez Hockney, l’homosexualité n’est pas une souffrance à exhiber ni une identité à rentabiliser. C’est une manière de voir. Une distance. Une précision. Un humour. Une liberté de composition.
Il y avait chez lui quelque chose du dandy, bien sûr : les lunettes rondes, les cheveux blonds, les costumes, la silhouette immédiatement reconnaissable. Mais derrière l’image, il y avait un travailleur acharné, un œil méthodique, un artisan de la perception. Hockney n’a jamais cessé d’expérimenter. Peinture, dessin, gravure, photographie, fax, Polaroid, iPhone, iPad : chez lui, la technique n’était pas un gadget, mais une nouvelle fenêtre. Là où beaucoup d’artistes vieillissent en protégeant leur propre légende, lui continuait d’essayer. Il avait compris que l’art ne consiste pas à défendre une manière, mais à rester disponible à ce qui modifie le regard.
C’est aussi pour cela qu’il fut visionnaire. Hockney a compris très tôt que l’image contemporaine ne serait plus seulement une image accrochée au mur, mais une image circulante, fragmentée, recomposée, numérique, agrandie, envoyée, partagée. Il n’a pas opposé la grande peinture à l’écran. Il a avalé l’écran, il l’a domestiqué, il l’a rendu pictural. Ses dessins sur iPad n’étaient pas des caprices de vieux maître amusé par la technologie. Ils prolongeaient une obsession ancienne : comment voir autrement ? Comment peindre le temps ? Comment sortir du point de vue unique ? Comment rendre à l’œil sa mobilité, son désordre, son plaisir ?
Il y a chez Hockney une fidélité magnifique à l’enfance du regard. Non pas l’enfance mièvre, mais cette faculté première de s’émerveiller devant une route, un arbre, un visage, une chaise vide, une fenêtre, une saison. Ses paysages du Yorkshire ou de Normandie ne sont pas des retours sages à la campagne. Ils disent au contraire qu’un artiste immense peut finir par retrouver le motif le plus simple sans jamais devenir simplet. Un pommier, un chemin, un printemps : chez lui, cela suffit à rouvrir le monde. Il y a quelque chose de bouleversant dans cette obstination à peindre le printemps quand tout pousse à commenter l’effondrement.
Hockney savait que la beauté n’est pas une fuite. C’est parfois la forme la plus civilisée du courage. Il a peint des piscines, des garçons, des amis, des routes, des fleurs, des chiens, des intérieurs, des saisons, des absences. Il a peint ce qui passe, ce qui reste, ce qui brûle doucement. Il a peint ses proches comme on tient un journal intime sans phrases inutiles. Il a fait de la peinture une autobiographie visuelle, non pas narcissique, mais habitée. Chez lui, le portrait n’était jamais seulement un visage. C’était une relation. Une température affective. Une manière de dire : j’ai vu quelqu’un, et ce quelqu’un a compté.
Disons les choses franchement : David Hockney était l’un des rares artistes populaires qui n’a jamais vendu son âme à la facilité. Populaire, oui, mais pas vulgaire. Accessible, oui, mais jamais pauvre. Décoratif, parfois, si l’on veut, mais seulement pour ceux qui confondent la couleur avec la superficialité. Hockney avait cette élégance supérieure de ne pas faire peser son intelligence sur le spectateur. Il n’avait pas besoin de rendre l’art obscur pour paraître profond. Il savait qu’un bleu pouvait penser. Qu’une piscine pouvait contenir une mélancolie. Qu’un homme en regardant un autre homme pouvait changer l’histoire de la peinture.
Sa mort laisse un vide très particulier : celui d’un artiste qui avait rendu le monde plus habitable. Pas plus pur, pas plus moral, pas plus théorique. Plus habitable. Avec davantage de lumière sur les murs, davantage de liberté dans les corps, davantage de printemps dans les yeux. Hockney nous rappelle qu’un peintre peut être visionnaire sans devenir prophète, homosexuel sans devenir étiquette, moderne sans devenir froid, célèbre sans devenir creux. Il a traversé l’époque avec une cigarette, un iPad, une mémoire de peintre ancien et une insolence de jeune homme.
Il reste maintenant les tableaux, les bleus, les routes, les garçons, les jardins, les amis assis, les piscines désertes, les saisons imprimées, les regards qui se dédoublent. Il reste cette leçon simple et immense : voir est un acte de liberté. David Hockney aura passé sa vie à nous apprendre cela. Non pas regarder comme tout le monde. Regarder plus fort. Regarder plus gai. Regarder plus librement. Et peut-être, au fond, regarder enfin sans honte.

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