Société

Violences sexuelles en France : quand quatre plaintes par heure ne suffisent toujours pas à réveiller le pays

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Violences sexuelles en France : quand quatre plaintes par heure ne suffisent toujours pas à réveiller le pays

Il y a des chiffres qu’on ne devrait pas pouvoir lire sans s’arrêter. Quatre plaintes par heure déposées par des mineurs auprès de la gendarmerie pour des violences sexuelles. Quatre par heure. Pendant que l’on travaille, pendant que l’on dort, pendant que les plateaux télévisés commentent autre chose, pendant que les familles font semblant de ne rien voir, pendant que les institutions promettent encore des plans, des cellules, des rapports, des circulaires. Quatre par heure, ce n’est plus une alerte. C’est un bruit de fond national. Et le plus terrible est peut-être là : ce bruit de fond, la France semble s’y être habituée.

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La formule est glaçante, mais elle ne dit même pas toute la réalité. Car le chiffre de la gendarmerie ne couvre pas l’ensemble du territoire, ni toutes les plaintes, ni toutes les victimes. En 2025, les services de police et de gendarmerie ont enregistré plus de 132 000 victimes de violences sexuelles en France. Plus de 76 000 étaient mineures. Autrement dit, derrière la statistique spectaculaire, il y a une réalité encore plus vaste, plus profonde, plus honteuse : les violences sexuelles ne sont pas des faits divers qui surgissent de temps à autre dans l’actualité. Elles sont une structure. Une mécanique. Une maladie sociale qui traverse les familles, les institutions, les milieux culturels, sportifs, scolaires, religieux, professionnels.

On aime parler de “libération de la parole”. C’est une formule confortable, presque rassurante. Elle laisse entendre que les violences augmenteraient surtout parce que les victimes parleraient davantage. C’est en partie vrai. Mais ce serait trop simple de s’en satisfaire. La libération de la parole ne crée pas les violences : elle les rend visibles. Elle fait remonter à la surface ce que le silence, la peur, la honte et la domination avaient longtemps enterré. Le problème n’est donc pas seulement que les victimes parlent plus. Le problème est que, pendant des décennies, on ne les a pas écoutées.

Chaque plainte raconte souvent une traversée bien plus longue que le dépôt de plainte lui-même. Avant d’entrer dans une gendarmerie ou un commissariat, il y a parfois des mois, des années, une enfance entière de confusion. Il y a la peur de ne pas être cru. La peur de détruire une famille. La peur d’affronter l’agresseur. La peur du regard des autres. Il y a aussi cette violence supplémentaire, presque administrative : devoir raconter, prouver, répéter, se justifier, répondre à des questions, supporter les lenteurs, les classements, les requalifications, les expertises, les délais. La victime ne porte pas seulement plainte contre un agresseur. Elle entre dans une machine qui, trop souvent, lui demande encore de tenir debout alors qu’elle vient dire qu’on l’a brisée.
Il faut aussi regarder la part des mineurs en face. Plus de la moitié des victimes de violences sexuelles enregistrées sont des enfants ou des adolescents. Ce point devrait suffire à faire tomber toutes les prudences molles. On ne parle pas d’un sujet de société abstrait, d’un débat idéologique, d’un affrontement entre “féministes” et “réactionnaires”, comme certains voudraient encore le caricaturer. On parle d’enfants. On parle de corps touchés, violés, salis, menacés, manipulés.

On parle de vies qui commencent avec une dette de douleur que personne ne devrait avoir à porter.
La France a longtemps préféré croire que le danger venait de l’extérieur : l’inconnu, la rue, le monstre, le prédateur isolé. Cette représentation arrange tout le monde, car elle évite de regarder là où cela fait le plus mal. Les violences sexuelles se commettent aussi dans les maisons, les familles, les cercles de confiance, les clubs, les écoles, les chambres, les coulisses, les bureaux, les lieux où l’autorité protège parfois davantage l’agresseur que la victime. Le violeur n’a pas toujours le visage du monstre. Il peut avoir celui du proche, du respectable, du célèbre, du père de famille, de l’ami, du professeur, du collègue, de l’homme apprécié de tous. C’est précisément pour cela que la parole des victimes dérange autant : elle fissure les réputations, les mythologies familiales, les carrières, les notabilités.

La question n’est plus de savoir si la France a un problème avec les violences sexuelles. Elle l’a. Massivement. La vraie question est de savoir pourquoi ce problème ne produit pas encore la mobilisation politique, judiciaire, éducative et budgétaire qu’il exige. Quand un pays enregistre des dizaines de milliers de victimes mineures en une seule année, il ne peut pas se contenter de campagnes d’affichage et de numéros verts. Il faut des moyens, des magistrats, des enquêteurs formés, des unités spécialisées, une justice plus rapide, une école qui apprenne clairement le consentement, une médecine capable de repérer, une police qui accueille sans humilier, des institutions qui cessent de protéger leur image avant les victimes.
Il y a dans ces chiffres une accusation silencieuse contre tout un système.

Pas seulement contre les agresseurs, mais contre les silences qui les entourent. Contre les familles qui étouffent. Contre les milieux professionnels qui savent et déplacent le problème. Contre les adultes qui préfèrent ne pas voir. Contre les discours qui soupçonnent d’abord les victimes de mentir avant de soupçonner les agresseurs d’avoir détruit. Contre une justice qui manque de bras, de temps, de culture spécifique, et qui transforme parfois la plainte en deuxième épreuve.

Quatre plaintes par heure, cela devrait être impossible à normaliser. Cela devrait provoquer une crise nationale, une secousse morale, une urgence collective. Or le pays continue. Il s’indigne par épisodes, au rythme des affaires les plus visibles, puis retourne à ses routines. C’est peut-être cela, le plus inquiétant : non pas seulement l’ampleur des violences, mais notre capacité à les absorber comme une statistique de plus.

Une société se juge aussi à la manière dont elle protège ceux qui ne peuvent pas encore se défendre. À ce titre, les chiffres des violences sexuelles en France ne sont pas seulement des données policières. Ce sont des données de faillite. Elles disent ce que nous avons laissé faire, ce que nous n’avons pas voulu entendre, ce que nous avons traité trop tard, trop lentement, trop mollement. Et elles obligent à une évidence brutale : tant que quatre plaintes par heure pourront tomber sans bouleverser l’ordre des priorités nationales, ce pays ne pourra pas prétendre qu’il protège vraiment ses enfants.

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