Art of Juliette

Je suis rivière

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Je suis rivière

Ce texte explore l’expérience d’une personne qui vit le monde avec une intensité particulière. Là où d’autres traversent les évènements sans y penser, elle perçoit une multitude de sensations, d’associations et d’émotions qui se répondent en permanence. Pour ne pas être submergée par cette abondance intérieure, elle construit des rituels et des repères qui lui permettent de rester entière.

À travers la métaphore de la rivière, le texte montre comment la création - dessin, écriture, art - devient une manière de transformer ce trop plein en forme, en sens et en beauté. Une réflexion poétique sur l’intensité, la vulnérabilité, la force et l’acceptation de sa propre nature.

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Je ne crois pas être fragile.
Je crois que je suis traversée.

Ce n’est pas la même chose.

La fragilité évoque quelque chose qui casse.

Moi, je ne casse pas.

Je plie.
Je déborde.
Je me disperse parfois.

Mais je suis encore là.

Toujours là.

Ce qui me fatigue n’est pas la vie.

C’est sa densité.

Son volume.
Sa quantité.

Je ne rencontre jamais une chose seule.

Chaque chose arrive accompagnée.

Une voix apporte une humeur.
Une humeur réveille une mémoire.
Une mémoire ouvre une image.
Une image appelle une couleur.
Une couleur déplace une émotion.

Tout se relie.
Le monde ne s’arrête jamais à sa surface.

Il continue.
Il pousse des racines partout.

Parfois je regarde les autres traverser une journée ordinaire.

Acheter du pain.
Telephoner.
Attendre dans une file.
Parler de la pluie.

Et je me demande à quoi ressemble leur silence intérieur.

Chez moi, rien n’arrive seul.

Même la lumière a une mémoire.
Même une odeur possède plusieurs vies.
Même une couleur peut ouvrir une pièce entière à l’intérieur du corps.

Alors j’ai construit des contenants.

Pas des prisons.

Des contenants.

Nuance essentielle.

Les prisons empêchent la vie d’entrer.
Les contenants lui donnent une forme.

Mes rituels sont des formes.
Mes habitudes sont des formes.

Mes listes.
Mes horaires.
Mes objets rangés.

Tout cela n’est pas de l’ordre.
Tout cela est de l’architecture.

Je construis une maison suffisamment solide pour accueillir l’inondation.

Car l’inondation est là.

Depuis toujours.

Une inondation des perceptions.

De liens.
D’associations.
De sensations.
De questions.
De beauté aussi.

Surtout de beauté.

On parle souvent du coût de l’intensité.
On parle rarement de sa splendeur.

Pourtant elle est là.

Dans la manière dont un vert peut contenir un monde.
Dans la façon dont une chanson modifie la couleur d’un après-midi.

Dans cette capacité étrange à être touchée jusqu’au fond des os par une lumière, une phrase ou une branche qui bouge dans le vent.

Je crois que la création est née de là.

Pas d’un talent.
Pas d’une vocation.

D’une nécessité hydraulique.

Il fallait bien que tout cela s’écoule quelque part.

Alors je dessine.
Alors j’écris.
Alors je transforme.

Je prends ce qui déborde et je lui donne une forme respirable.

Une ligne.
Une couleur.
Un texte.
Une image.

C’est peut-être tout ce que je fais depuis le début.

Transformer l’excès en paysage.
Transformer le trop en langage.
Transformer la crue en rivière.

Longtemps, j’ai cru qu’il fallait me corriger.

Me contenir davantage.
Me réduire.

Aujourd’hui, j’apprends autre chose.

J’apprends la géographie particulière de mon propre territoire.
J’apprends ses marées.

Ses climats.
Ses débordements.
Ses saisons.

J’apprends qu’il existe des êtres-montagnes.

Des êtres-forêts.
Des êtres-déserts.

Moi, je suis rivière.

Je transporte beaucoup.
Je relie beaucoup.
Je déborde parfois.

J’inonde certaines terres.
J’en nourris d’autres.

Et toute ma vie consiste peut-être simplement à apprendre cela :
ne plus avoir peur de l’eau que je suis .

Lui construire des rives.

L’aimer suffisamment pour ne plus vouloir la réduire.

Comprendre enfin que ce que j’ai longtemps pris pour une difficulté est aussi ma source.

Ma force.
Ma manière d’habiter le monde.
Ma manière de l’aimer.
Ma manière de le transformer.
Ma manière d’être vivante.

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