Art of Juliette

Je n’ai peut-être jamais eu besoin de mériter ma place.

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Je n'ai peut-être jamais eu besoin de mériter ma place.

Entre ombre et lumière, ce texte raconte la lutte silencieuse contre une voix intérieure qui conteste le droit d’exister. À travers la création, la solitude et l’exploration des liens familiaux, l’autrice retrace le chemin qui mène de l’effacement à la présence. Une méditation sensible sur la honte, la légitimité et ce moment fragile où l’on cesse enfin de demander la permission d’être soi.

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Mes outils de dessin s’usent.

Les mines raccourcissent.
Les crayons s’émoussent.
Le papier garde la mémoire des frottements.

Je travaille toujours avec les mêmes instruments.

Toujours les mêmes gestes.

Et pourtant rien ne se répète.

C’est comme emprunter chaque jour le même sentier et découvrir à chaque passage un paysage différent.

Depuis toujours, quelque chose semble vivre autour de moi.

Je ne sais pas exactement lui donner un nom.

Parfois je le perçois comme un halo.
Parfois comme un brouillard.
Parfois comme une onde sombre suspendue à la périphérie de mon existence.

Elle ne m’attaque pas frontalement.

Elle grignote.
Elle ronge.
Elle murmure.
Elle répète inlassablement la même chose :

Tu prends trop de place.
Tu ne devrais pas être là.

Cette voix n’utilise pas de mots.

Pourtant je l’entends.

Elle se dépose dans le corps.

Dans les épaules.
Dans la poitrine.
Dans le souffle.

Comme une fatigue qui ne m’appartient pas entièrement.
Comme une ancienne condamnation dont j’aurais oublié l’origine.

Alors je respire.

Je ferme les yeux.
J’entre dans le silence.

Et peu à peu je sens quelque chose se déplacer.

Le souffle ouvre les fenêtres intérieures.

L’air circule.
Le halo recule.

Comme lorsque l’on ouvre une maison restée fermée trop longtemps.

L’odeur stagnante s’échappe.
La lumière entre.

Les poussières se soulèvent.
L’espace recommence à vivre.

Je ressens tout.
Je garde tout.

Les émotions des autres.

Les mots.
Les silences.
Les regards.
Les tensions.

Tout semble s’accumuler en moi comme l’eau dans une nappe souterraine.

Parfois je porte des choses qui ne sont même pas les miennes.

Elles gravitent autour de moi.

Cherchent une place.
Cherchent une forme.

Certaines deviennent des images.
Certaines deviennent des dessins.
Certaines deviennent des nuits blanches.
Certaines deviennent des lourdeurs que je ne sais pas toujours expliquer.

Je crois que cette onde ancienne connaît mon nom depuis longtemps.

Elle ne veut pas ma lumière.
Elle préfère ma disparition secrète.

Mon effacement.

Comme si exister pleinement constituait déjà une forme de désobéissance.

Longtemps j’ai cru que le problème était moi.
Alors je me corrigeais.

Je me surveillais.
Je m’ajustais.
Je polissais mes aspérités.
Je tentais de devenir compatible.

Je ne savais pas que l’on pouvait passer une vie entière à demander pardon pour une faute que l’on n’a jamais commise.

Je sais aujourd’hui qu’entre ma mère et moi existe un territoire difficile à nommer.
Un lieu fait d’amour.

De manque.
De loyautés invisibles.
De blessures anciennes.

Un lieu où certaines parts de moi ont appris à douter de leur droit d’exister.

Longtemps, j’ai attendu une autorisation.

Une parole.
Un regard.
Un signe.

Quelque chose qui me dirait enfin :

Tu peux.
Tu as le droit.
Tu peux vivre comme tu es.
Tu peux prendre la place que ton corps occupe déjà.

J’ai attendu longtemps.

Puis un jour j’ai compris que personne ne viendrait.

Ni ma mère.
Ni les autres.
Ni le monde.

Cette autorisation n’existait nulle part.

Alors une question est apparue.

Simple.
Terrifiante.

Et si je pouvais me l’accorder à moi-même ?

Je suis restée longtemps devant cette idée.
Comme devant un animal sauvage.
Sans oser l’approcher.

Car si je m’autorise à exister, je ne peux plus attendre d’être choisie.

Je ne peux plus attendre d’être reconnue.
Je ne peux plus attendre d’être sauvée.

Je deviens responsable de ma propre présence.

Cette pensée me fait encore trembler.

Mais quelque chose en moi s’est redressé.

Très lentement.

Comme une plante restée des années dans l’ombre et qui découvre enfin la lumière.

Je le sens dans ma manière de marcher.

Dans ma manière de parler.
Dans les silences que je n’ai plus besoin de remplir.
Dans les refus que j’ose parfois prononcer.
Dans les désirs que je n’enterre plus immédiatement.

Je découvre que prendre place ne ressemble pas à ce que j’imaginais.

Ce n’est pas dominer.
Ce n’est pas occuper l’espace des autres.
Ce n’est pas parler plus fort.

C’est simplement cesser de disparaître.
Cesser de s’effacer avant même que quelqu’un le demande.
Cesser de vivre dans l’hypothèse permanente de son propre retrait.

Je regarde mes dessins.

Les couleurs ont changé.

Ou peut-être est-ce moi.

Les rouges ne demandent plus pardon.
Les jaunes avancent davantage.
Les noirs ne sont plus seulement des gouffres.

Ils deviennent profondeur.
Ils deviennent terre.
Ils deviennent matrice.

Je comprends peu à peu que la création n’était pas seulement un refuge.

Elle préparait quelque chose.

Depuis le début.

Elle construisait un espace où je pourrais un jour demeurer sans m’excuser d’exister.

Je ne sais pas si la peur disparaît un jour.
Je ne sais pas si les anciennes voix se taisent complètement.
Je sais seulement qu’elles gouvernent moins.

Et que certains jours, lorsque je respire profondément, lorsque le halo recule et que le silence retrouve sa place, je sens quelque chose de simple et de presque inconnu.

Je suis là.

Et cela suffit.
Je n’ai peut-être jamais eu besoin de mériter ma place.

J’avais seulement besoin de cesser de la quitter.

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