Art of Juliette

Sur le seuil

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Sur le seuil

Ce texte est une traversée. Celle d’une femme qui a longtemps cru être le problème avant de découvrir une autre lecture de son histoire.
Entre solitude, création, beauté et sentiment d’étrangeté au monde, il explore les chemins fragiles par lesquels la vie revient parfois jusqu’à nous.

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Dehors, le gazon est d’un vert presque excessif.

Je reste quelques instants à le regarder.

Vert pomme.
Vert jaune.
Vert lumière.

Comme si la couleur ne se contentait plus d’être une couleur mais devenait une présence.

L’automne avance.

Je le vois dans les arbres.

L’orange apparaît par endroits.

Une lente combustion.
Une métamorphose silencieuse.

Le vent traverse le jardin.

Il soulève les feuilles.
Il passe contre les vitres.
Il entre dans la maison.

J’ ai parfois l’impression qu’il traverse aussi les endroits blessés de mon histoire.

Je ne sais pas pourquoi certaines douleurs reviennent lorsque le vent souffle.
Je sais seulement qu’elles reviennent.

Je suis vivante.

Cette phrase me paraît simple.
Elle ne l’est pas.

Je suis vivante.

Je la répète parfois comme on vérifie une température.
Comme on touche un mur pour savoir s’il est encore là.

Parce qu’il fut un temps où je ne savais plus très bien.

Je ne suis pas certaine d’être morte.
Je ne suis pas certaine d’avoir vécu.

Je sais seulement qu’un jour le monde a cessé de me parvenir.

Je me souviens du bruit du réfrigérateur.

De la lumière dans la cuisine.
D’une tasse laissée sur une table.

Je me souviens de détails.

Le reste est devenu flou.

Quelque chose s’était retiré.

Pas brutalement.
Pas dramatiquement.

Comme la mer qui recule.
Centimètre après centimètre.

Sans que personne ne s’en aperçoive.

Je continuais à parler.

À travailler.
À répondre.
À sourire parfois.

Le décor tenait encore debout.
Mais je ne sentais plus le courant.

Mon corps savait.

Je ne savais pas encore que mon corps savait.

Il parlait dans les épuisements.

Dans les saturations.
Dans cette fatigue qui n’était pas une fatigue.

Quelque chose essayait de me dire la vérité.

Je répondais par davantage d’efforts.
Comme beaucoup de femmes.

Faire mieux.
Faire plus.

Comprendre davantage.
S’adapter encore.

Encore.
Encore.

Jusqu’à disparaître derrière l’adaptation elle-même.

Longtemps, j’ai cru que le problème était moi.
Cette phrase me serre encore la gorge.

Longtemps, j’ai cru que le problème était moi.
Alors je me corrigeais.

Je me surveillais.
Je m’ajustais.
Je polissais mes aspérités.
Je tentais de devenir compatible.

Je ne savais pas que l’on pouvait passer une vie entière à demander pardon pour une faute que l’on n’a jamais commise.

Aujourd’hui encore, quelque chose en moi pleure pour celle que j’étais.

Pas tous les jours.
Pas avec violence.

Comme une pluie fine.
Une pluie ancienne.

Je pense à cette enfant.
Je pense à cette jeune femme.

À toute l’énergie dépensée pour comprendre des règles que les autres semblaient recevoir naturellement.

Je pense à sa solitude.
Je pense à son courage aussi.

Et je ne sais pas lequel des deux me bouleverse le plus.

Pendant longtemps, je me suis sentie sur le seuil.

Ni dehors.
Ni dedans.

Je regardais les autres entrer dans le monde avec une aisance qui me fascinait.
Ils semblaient connaître un chemin secret.

Moi, je regardais.

J’apprenais.
J’observais.
Je mémorisais.
Je traduisais.

Je vivais dans une langue qui n’était jamais tout à fait la mienne.
Alors j’ai développé d’autres formes d’écoute.

Les couleurs sont devenues des présences.
Les espaces ont commencé à respirer.

Certaines lumières possédaient une température émotionnelle.
Certains lieux avaient une voix.
Certaines oeuvres ouvraient des portes que les conversations ne parvenaient pas à ouvrir.

Je ne sais pas exactement ce qu’est la beauté.
Je sais seulement qu’elle m’a souvent trouvée lorsque plus rien d’autre ne me trouvait.

Dans une ombre sur un mur.
Dans le bleu d’un crépuscule.
Dans le vert presque douloureux d’un jardin après la pluie.

Dans une phrase.
Dans un silence.
Dans un regard.

Elle ne résolvait rien.
Elle disait seulement :

Je suis là.

Et cela suffisait parfois.

Quelques secondes.
Quelques minutes.

Parfois une journée entière.

La création est née dans cet espace.

Pas du désir de faire une oeuvre.
Pas du désir d’être vue.

D’un besoin plus ancien.

Plus profond.
Presque animal.

Prendre la matière obscure et lui donner une forme.
Prendre l’informe et le rendre respirable.

Transformer la suffocation en couleur.
Transformer le chaos en rythme.
Transformer la peur en mouvement.

Je ne sais pas si l’art sauve.

Je sais qu’il ouvre des passages.

Je sais qu’il empêche certaines portes de se refermer complètement.
Je sais qu’il maintient une circulation entre les mondes.

Mon isolement fait partie de cette géographie.

Je ne le comprends pas entièrement.
Je ne cherche plus à le comprendre entièrement.

Certains jours, il ressemble à une maison.

D’autres à une forêt.
D’autres encore à une cathédrale vide.

Il me protège.
Il m’inquiète.

Je le remercie.
Je lui en veux.

Les deux sont vrais.

Comme beaucoup de choses dans une vie.

Aujourd’hui, le vent continue de souffler.
L’automne poursuit son travail dans les arbres.

Le vert du gazon demeure presque irréel.

Je le regarde.
Longtemps.

Sans chercher à comprendre pourquoi cette couleur me touche autant.

Je la laisse simplement entrer.

Et dans ce simple geste, minuscule, quotidien, presque invisible, il y a parfois davantage de vie que dans toutes les explications que je pourrais donner.

Alors je reste là.

Sur le seuil.

Entre ce que je comprends et ce qui m’échappe.
Entre la blessure et la lumière.
Entre le monde et moi.

Et j’observe la manière dont la lumière change.

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