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Yvan Colonna : retour sur une affaire corse, française, et sur une fin tragique

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Yvan Colonna : retour sur une affaire corse, française, et sur une fin tragique

Il est des affaires qui ne se referment jamais vraiment. Elles changent de forme, elles passent du fait divers à l’affaire d’État, du dossier judiciaire à la mémoire collective, puis elles reviennent, des années plus tard, avec cette odeur âcre des tragédies mal digérées. L’affaire Colonna appartient à cette catégorie. Elle commence dans la nuit corse, avec l’assassinat du préfet Claude Érignac, le 6 février 1998 à Ajaccio, et elle se termine, si tant est qu’elle se termine, dans une salle de sport de la prison d’Arles, le 2 mars 2022, lorsqu’un homme condamné à la perpétuité est agressé par un codétenu jusqu’à être plongé dans le coma.

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Yvan Colonna mourra quelques jours plus tard, le 21 mars, à l’hôpital Nord de Marseille. Entre ces deux dates, il y a vingt-quatre ans d’histoire française, de nationalisme corse, de justice antiterroriste, de soupçons, de colères, de silences et de blessures.

Yvan Colonna n’a jamais été un personnage simple. Berger de Cargèse devenu l’homme le plus recherché de France, militant nationaliste, condamné définitivement pour l’assassinat du préfet Érignac, il a toujours clamé son innocence. La justice, elle, l’a condamné. La Corse, elle, ne l’a jamais regardé comme Paris. Et c’est peut-être là que commence le vertige : dans cet écart entre la vérité judiciaire et la vérité affective d’un peuple, entre la République qui dit avoir jugé et une partie de l’île qui a eu le sentiment qu’on lui arrachait un symbole. On peut ne pas partager ce sentiment. On peut même le combattre. Mais on ne peut pas faire semblant de ne pas le voir.

L’assassinat du préfet Érignac fut un séisme. Un préfet de la République abattu dans la rue, en allant rejoindre son épouse pour un concert, cela dépasse le crime politique ordinaire. C’est une attaque contre l’État, contre sa représentation, contre l’idée même qu’un fonctionnaire puisse incarner la loi sans devenir une cible. À ce titre, la mémoire de Claude Érignac ne doit jamais être effacée par celle d’Yvan Colonna. C’est l’un des pièges de cette affaire : une tragédie en chasse une autre, une victime finit par masquer l’autre, et chacun choisit son mort selon son camp. Or la décence impose de tenir les deux bouts. Claude Érignac a été assassiné. Yvan Colonna a été condamné. Puis Yvan Colonna est mort en prison dans des conditions qui interrogent gravement l’État. Aucun de ces faits n’annule les autres.

La fin de Colonna est d’autant plus troublante qu’elle s’est produite là où l’État prétend exercer son contrôle absolu : la prison. Un homme détenu, classé comme particulièrement signalé pendant des années, devient pourtant vulnérable au point d’être laissé face à un codétenu dangereux, radicalisé, au parcours pénitentiaire lourd, dans une salle de sport où l’agression durera de longues minutes. On peut tourner les phrases comme on veut, c’est incompréhensible. La prison est un lieu de punition, pas un lieu d’abandon. La peine prive de liberté, elle ne retire pas à l’État son obligation de protéger ceux qu’il enferme.

C’est là que l’affaire Colonna change de nature. Elle n’est plus seulement l’histoire d’un homme condamné pour un crime politique. Elle devient aussi l’histoire d’un détenu que l’institution n’a pas su protéger. La commission d’enquête parlementaire parlera plus tard de graves défaillances. Le mot est administratif, presque froid. Mais derrière lui, il y a une réalité brutale : quelque chose n’a pas fonctionné. Trop d’alertes, trop de profils connus, trop de décisions discutables, trop de hasards alignés comme s’ils attendaient la catastrophe. Dans une République saine, la prison ne doit pas devenir une zone grise où les responsabilités se dissolvent derrière les procédures.
Il faut aussi parler de ce que sa mort a provoqué en Corse. L’annonce de l’agression, puis celle du décès, ont réveillé une douleur ancienne, une colère enfouie, une défiance historique envers Paris. Pour beaucoup de Corses, Yvan Colonna n’était pas seulement un détenu. Il était devenu le nom d’un rapport impossible avec l’État français : le soupçon, la distance, l’humiliation, la certitude que la parole corse pèse toujours moins que la raison d’État. On peut juger cette perception excessive. On peut la trouver injuste. Mais elle existe. Et en politique, ce qui existe doit être entendu, sinon cela revient toujours plus violemment.

La tragédie Colonna dit aussi quelque chose de notre rapport français à la justice. Nous aimons les verdicts nets, les coupables définitifs, les dossiers classés. Mais certaines affaires résistent à cette mécanique. Elles continuent à produire du doute, non forcément parce que la vérité judiciaire serait fausse, mais parce que le récit national n’a jamais réussi à absorber toutes ses contradictions. Dans l’affaire Colonna, il y a la lutte clandestine corse, la violence politique, la douleur de la famille Érignac, la brutalité de l’antiterrorisme, les erreurs possibles, les emballements médiatiques, les phrases imprudentes, les procès contestés, puis cette mort en détention qui donne à toute l’histoire une fin presque antique.

Ce qui frappe, au fond, c’est la solitude des morts. Claude Érignac meurt seul dans une rue d’Ajaccio. Yvan Colonna meurt après avoir été attaqué dans une prison censée être surveillée. Deux hommes que tout oppose finissent liés par une même histoire française, absurde et noire. L’un représentait l’État. L’autre était accusé de l’avoir frappé au cœur. Et c’est encore l’État, des années plus tard, qui se retrouve sommé d’expliquer comment le second a pu mourir entre ses murs.

Il ne s’agit pas de faire de Colonna un saint. Ce serait indécent. Il ne s’agit pas non plus de faire semblant que sa mort ne pose pas de question. Ce serait lâche. La maturité consiste précisément à refuser les simplifications. On peut reconnaître la gravité de l’assassinat du préfet Érignac et constater que la mort d’Yvan Colonna en prison est un désastre moral, politique et institutionnel. On peut refuser la violence nationaliste et refuser l’irresponsabilité carcérale. On peut défendre la République sans accepter qu’elle se protège derrière ses propres angles morts.

La triste fin d’Yvan Colonna restera donc comme l’épilogue tragique d’une affaire qui n’a jamais cessé d’échapper à ceux qui voulaient la refermer. Elle raconte la Corse et Paris, la justice et le doute, la prison et ses failles, la mémoire et ses poisons. Elle rappelle surtout une chose simple : un État se juge aussi à la manière dont il traite ceux qu’il a condamnés. Non parce qu’ils seraient innocents. Non parce qu’ils seraient admirables. Mais parce que la force d’une démocratie se mesure précisément là, dans les lieux où personne ne regarde, auprès de ceux que presque personne ne veut défendre.

Yvan Colonna est mort en prison. Claude Érignac avait été assassiné dans la rue. Entre ces deux tragédies, il y a une France qui n’a toujours pas fini de comprendre ce que la Corse lui renvoie : non pas seulement une revendication d’autonomie, mais une blessure de reconnaissance. Et comme toutes les blessures qu’on méprise, elle finit toujours par parler plus fort que prévu.

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