Ce qui frappe encore aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’audace du cambriolage. C’est sa mise en scène. Les voleurs ne surgissent pas avec des armes, ne prennent pas d’otages, ne tirent pas. Ils arrivent par-dessous, comme des rats élégants, percent la banque depuis les égouts, ouvrent des centaines de coffres, puis repartent en laissant derrière eux une phrase devenue célèbre : « Sans armes, ni haine, ni violence ». La formule est parfaite. Trop parfaite peut-être. Elle transforme aussitôt un crime en slogan, un vol en geste romanesque, un braqueur en personnage populaire. Spaggiari comprend avant tout le monde que l’époque aime les hors-la-loi lorsqu’ils savent raconter leur propre légende.
Mais derrière la légende, l’homme est plus trouble. Albert Spaggiari n’est pas un Robin des Bois. Il ne vole pas les banques pour redistribuer aux pauvres. Il vole parce qu’il veut l’argent, le frisson, la gloire, et sans doute l’illusion d’être plus grand que sa vie. Ancien parachutiste, militant d’extrême droite, photographe installé à Nice, il cultive une image d’aventurier romantique, mais son parcours est aussi marqué par la violence politique, les prisons, les fréquentations douteuses et une fascination évidente pour sa propre personne. C’est précisément ce mélange qui rend le personnage fascinant et déplaisant : Spaggiari n’est pas seulement un voleur, c’est un acteur permanent de lui-même.
Arrêté après l’affaire, il offre à la France une nouvelle scène de cinéma. Le 10 mars 1977, alors qu’il est entendu au palais de justice de Nice, il parvient à s’évader de façon spectaculaire : il saute par la fenêtre du bureau du juge, atterrit sur une voiture, puis s’enfuit à moto avec des complices. À partir de là, l’homme devient un fantôme. Condamné par contumace, il passera le reste de sa vie en cavale, entre caches, déguisements, faux récits et apparitions médiatiques soigneusement calculées. Mort en 1989, il échappe jusqu’au bout à la prison française.
L’ironie, c’est que même son rôle exact dans le casse a été contesté. Spaggiari s’est longtemps présenté comme le cerveau de l’opération, mais certains récits ultérieurs ont remis en cause cette version, notamment autour de Jacques Cassandri, figure du milieu marseillais, qui affirmera des décennies plus tard avoir joué un rôle central avant de nuancer ses propos devant la justice. Autrement dit, Spaggiari a peut-être réussi son plus grand coup après le casse lui-même : s’approprier l’imaginaire de l’affaire. Il n’a pas seulement participé à un cambriolage spectaculaire ; il a réussi à devenir le visage officiel d’un mythe collectif.
C’est cela, la folle histoire de Spaggiari : un homme médiocre par certains côtés, dangereux par d’autres, mais doté d’un génie certain pour le spectacle. Il a compris que la France adore les bandits lorsqu’ils ont de l’allure, une phrase mémorable et une sortie de scène réussie. Le casse de Nice reste un crime, évidemment. Des particuliers ont perdu des biens, des souvenirs, des fortunes parfois impossibles à reconstituer. Mais dans la mémoire populaire, l’affaire a été avalée par le cinéma intérieur du pays : les égouts, la banque, le tunnel, la phrase sur le mur, le saut par la fenêtre, la moto, la cavale. Spaggiari n’a pas seulement volé une banque. Il a volé à la réalité sa part la plus romanesque.
