Selon One Voice, Jumbo serait maintenu depuis des décennies dans des conditions incompatibles avec ses besoins biologiques, avec des douleurs articulaires importantes, une obésité sévère et une vie réduite aux remorques, aux déplacements, au bitume et aux représentations. L’association affirme avoir multiplié les alertes, les plaintes et les demandes d’expertise indépendante, pendant que l’administration, elle, semble avancer avec une lenteur presque indécente.
L’affaire serait déjà révoltante si elle se limitait à Jumbo. Mais les dernières révélations de One Voice élargissent encore le problème : l’association affirme que deux autruches auraient été acquises par le Cirque Muller-Zavatta en octobre 2025, alors que depuis le 1er décembre 2023 les cirques itinérants n’ont plus le droit d’acquérir, de commercialiser ni de faire reproduire des animaux sauvages. L’association dit disposer de documents prouvant cette acquisition et dénonce l’absence de sanction malgré des constats administratifs. Là est peut-être le cœur de l’affaire : la loi existe, mais semble parfois privée de dents. On annonce la fin des animaux sauvages dans les cirques itinérants pour le 1er décembre 2028, on parle de transition, d’accompagnement, de structures d’accueil, mais sur le terrain certains établissements continueraient de fonctionner comme si l’échéance ne les concernait pas.
Le gouvernement rappelle pourtant lui-même que l’utilisation d’animaux sauvages dans les établissements itinérants sera interdite à compter du 1er décembre 2028, en application de la loi du 30 novembre 2021 contre la maltraitance animale. Cette mesure concernerait environ 600 animaux, dont près de 400 fauves. Autrement dit, nous ne sommes plus dans un débat marginal entre quelques militants et quelques circassiens : c’est un basculement légal, culturel et moral. La France a décidé que le spectacle ne pouvait plus justifier éternellement la captivité ambulante d’animaux sauvages. Mais entre la décision politique et son application réelle, il y a ce trou noir bien français où tout peut se perdre : les contrôles, les sanctions, les rapports, les responsabilités, la volonté.
Dans le cas Muller, One Voice parle d’installations illégales, de mauvais traitements, de condamnations passées et d’un sentiment d’impunité persistant. Il faut rester juridiquement précis : ce sont les termes et les accusations de l’association, et chaque fait doit être établi par les autorités compétentes. Mais il faut être tout aussi clair : quand une association documente depuis des années les mêmes alertes, quand un animal comme Jumbo devient un dossier public, quand la loi interdit déjà certaines pratiques depuis 2023 et que l’on apprend malgré tout de possibles acquisitions d’animaux sauvages, la question n’est plus seulement celle d’un cirque. C’est celle de l’État. Que vaut une loi si elle n’est pas appliquée ? Que vaut une interdiction progressive si elle laisse le temps aux plus récalcitrants de prolonger le commerce jusqu’à la dernière minute ? Que vaut la compassion officielle si, au bout du compte, l’animal reste dans sa remorque ?
Le Cirque Muller devient ainsi le symptôme d’un pays qui a changé d’avis sur les animaux, mais qui n’a pas encore complètement changé de pratiques. Le public, lui aussi, porte une part de responsabilité. On ne peut plus dire qu’on ne sait pas. Les enfants n’ont pas besoin de voir un hippopotame, des tigres, des lions ou des autruches déplacés de parking en parking pour découvrir la magie du cirque. Le cirque peut être acrobatie, lumière, musique, corps, risque humain, poésie, théâtre populaire. Il n’a pas besoin de la souffrance muette des animaux pour exister. Les vrais artistes de cirque n’ont d’ailleurs pas besoin de cages pour faire rêver. Le problème n’est donc pas le cirque. Le problème, c’est cette survivance brutale d’un divertissement qui confond encore domination et émerveillement.
Les nouvelles du Cirque Muller sont donc celles d’un compte à rebours. 2028 approche, mais pour Jumbo et pour les autres animaux captifs, deux ans et demi peuvent être une éternité. Une éternité de camions, de chaleur, de bruit, d’attente, de solitude, de représentations forcées. Ce dossier oblige les pouvoirs publics à sortir de l’ambiguïté : ou bien la loi contre la maltraitance animale est une vraie loi, et elle doit être appliquée avec des contrôles sérieux, des sanctions et des solutions d’accueil ; ou bien elle n’est qu’un décor, une belle affiche morale collée sur une réalité sordide. Et dans ce cas, ce n’est plus seulement Jumbo que l’on abandonne. C’est l’idée même qu’une société puisse progresser autrement qu’en paroles.
