Art of Juliette

Changer d’arbre.

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Changer d'arbre.

À travers l’image d’un arbre familial malade, ce texte interroge la fidélité, la transmission et le courage de la rupture. Il raconte le chemin d’une femme qui, après avoir regardé son histoire en face, choisit de quitter les terres qui l’ont vue naître pour cultiver un autre vivant.
Une réflexion sur la vérité, la justice et la possibilité de se réinventer sans renier ce que l’on a traversé.

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Je transmets à mon fils ce qui m’appartient de transmettre.
Le reste ne m’appartient plus.

Libre à lui de se rattacher à l’arbre généalogique ou de s’en éloigner.
Libre à lui de suivre les racines, d’en explorer les ramifications ou de marcher vers d’autres paysages.

Il est un homme.
Ill n’est pas mon reflet.
Il n’est pas mon prolongement.

Je ne lui demande ni de réparer mon histoire ni de porter mes combats.
Je lui transmets une mémoire.

Ce qu’il en fera lui appartient.

Peut-être conservera-il certains fragments.
Peut-être les laissera-t-il derrière lui.

Je respecte cette liberté comme je respecte la croissance d’un arbre qui choisit lui-même la direction de sa lumière.

À travers lui, quelque chose de moi survivra.
Mais cela ne m’appartient déjà plus.

Quant à moi, j’ai regardé l’arbre dont je suis issue.
Longtemps.

J’ai parcouru son écorce du bout des doigts.
J’ai suivi les fissures.
J’ai observé les branches qui se tordaient vers le ciel.
J’ai voulu comprendre.

J’ai cherché le vivant sous les couches de silence, sous les récits déformés, sous les héritages invisibles qui se transmettent de génération en génération comme une sève trouble.

Aujourd’hui, je ne détourne plus le regard.
Je vois un arbre fatigué.

Un arbre dont certaines branches sont creuses.
Un arbre dont le coeur a parfois été nourri davantage par le pouvoir que par l’amour, davantage par l’argent que par la sensibilité,
davantage par le contrôle que par la curiosité.

Je refuse cette sécheresse.
Je refuse cette manière d’habiter le monde qui réduit le vivant à ce qui se possède, se mesure ou se domine.
Je refuse l’appauvrissement des regards.
Je refuse les certitudes fermées comme des portes sans poignée.

Le face-à-face avec ma mère a eu lieu.

Il existe désormais en moi comme un espace dégagé après la tempête.

Un lieu nu.
Un lieu sans détour.

Personne ne pourra me l’enlever.
Personne ne pourra effacer ce moment où les choses ont enfin porté leur véritable nom.

Que chacun demeure où il souhaite.

Sur sa branche.
Dans sa saison.
Dans sa vérité ou dans ses illusions.

Moi, je descends de cet arbre.
Je le quitte.

Non par vengeance.
Non par colère.

Mais parce que je ne peux plus respirer sous son feuillage.

Je choisis une autre terre.

Mon arbre, désormais, je le veux sain.

Je le veux traversé de vent.
Je veux entendre ses feuilles bruire sous un air frais.
Je veux une écorce claire, douce sous la paume, contre laquelle il soit possible de s’adosser sans crainte.
Je veux une sève limpide.
Je veux des racines profondes et des branches ouvertes.
Je veux un arbre qui accueille plutôt qu’il enferme.

Un arbre qui grandisse vers la lumière plutôt que vers le pouvoir.

On peut quitter un arbre.
On peut cesser de nourrir ce qui nous épuise.
On peut préparer un autre sol.

Retourner la terre.
Choisir ses graines.

Décider de ce qui poussera demain.

Je lutte pour la vérité.

Non parce qu’elle est confortable.
Mais parce qu’elle est vivante.

La justice est la force qui m’anime.

Elle est ce courant souterrain que je sens circuler sous mes pas lorsque tout vacille.

Je veux du beau.
Je veux du limpide.
Je veux du pur.

Même lorsque le goût est amer.
Même lorsqu’il est âcre.
Même lorsque la sensation est râpeuse.

Car je préfère la rugosité du vrai aux caresses trompeuses du mensonge.

Je préfère une lumière froide qui révèle qu’une douceur artificielle qui endort.
Je préfère une écorce rugueuse et vivante à un bois verni qui dissimule sa pourriture.

Alors je pars.

Non pour fuir.

Pour planter.
Pour faire pousser.

Pour offrir au vivant une autre chance de prendre racine.

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