Je veux me construire un corps.
Un esprit.
Un cerveau traversé de connaissances, de liens, d’hypothèses, de systèmes vivants de compréhension.
Je veux durer sur cette terre longtemps, en forme, lucide, capable de penser, de créer, d’observer encore.
C’est moins une hygiène de vie qu’une éthique existentielle.
Prendre.
Construire.
Créer.
Je veux vivre chaque journée comme une discipline de recherche.
Comme un biologiste étudiant le vivant jusque dans ses logiques cachées.
Comme un médecin lisant les messages subtils du corps.
Comme un poète attentif aux climats émotionnels.
Comme un photographe obsédé par la précision du regard.
Être simultanément l’élève et le spécialiste.
Et ne pas remettre cela à demain.
Le temps me paraît trop fragile pour être dépensé dans le remplissage, le divertissement automatique, l’épaisseur molle du superflu.
Je veux être à la hauteur de l’existence.
Non pas par perfectionnisme moral, mais par gratitude inquiète devant la rareté d’être vivante.
Devenir légèrement meilleure chaque jour.
Plus forte physiquement.
Plus instruite intellectuellement.
Plus fine perceptiblement.
Plus capable d’habiter lucidement la complexité du réel.
Le temps avance en décompte silencieux.
Une horloge abstraite tourne derrière mes journées.
Je la sens parfois comme une mécanique froide installée au fond de la conscience.
Ce que je veux profondément, ce n’est pas seulement produire.
C’est être comprise.
Que ma pensée atteigne quelqu’un.
Que ma vérité intérieure trouve une forme transmissible.
Laisser derrière moi autre chose qu’une disparition biologique.
Une oeuvre résiste davantage que le corps.
Le corps est provisoire.
Il fatigue, s’altère, retourne lentement à la matière.
Une oeuvre possède parfois une autre temporalité. Elle continue discrètement son trajet dans l’esprit des autres.
Je pense souvent à cela comme à une bouteille jetée dans la mer immense du temps.
Une empreinte.
Un message silencieux adressé à des inconnus.
Si quelqu’un apprend quelque chose de moi
une manière de regarder, de penser, de sentir, d’interroger la vie
Alors mon travail de transmission aura eu un sens.
Mon devoir de passeuse.
Ma fonction de témoin dans mon propre monde.
Ma manière obstinée de refuser que la conscience traverse la vie sans laisser derrière elle une forme de lumière transmissible.
