Lettre à tout ceux qui n’ont jamais entendu mon silence

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 Lettre à tout ceux qui n'ont jamais entendu mon silence

Lettre à mes parents qui n’ont jamais su me voir.
Lettre à tous les enfants qui hurlent en silence derrière des visages sages.
Lettre à l’enfant que j’ai été, restée seule au milieu des vivants.

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Comment vivre quand on n’a pas été l’enfant aimé ?
Comment grandir quand on veut vous faire pousser dans une direction qui n’est pas la vôtre ?
Comment tenir debout quand on vous tord intérieurement pour vous faire entrer dans un moule trop étroit pour votre âme ?
Comment exister quand personne n’a réellement essayé de vous rencontrer ?

Je crois que certaines enfances ne cassent pas dans le bruit.
Elles se fissurent en silence.

Mon père est parti bien avant de partir réellement. Il a toujours eu l’art de la disparition lente. Une manière de retirer sa présence morceau par morceau jusqu’à ne laisser qu’une silhouette froide à la place d’un homme.

Il s’est effacé comme on retire sa main d’un tableau encore humide, de peur d’être taché par la vie des autres.

Et moi, au même moment, je retrouve mes dessins. Mes maisons symboliques. Mes carnets pleins de couleurs et de labyrinthes. Comme si l’enfant que j’avais dû enterrer revenait me prendre la main pendant que lui s’éloignait définitivement du paysage.

Mon père savait fuir.
Ma mère savait écraser.

L’un désertait.
L’autre modelait à coups de honte.

Entre les deux, il y avait moi. Une enfant impossible à comprendre parce qu’ils n’ont jamais essayé de comprendre.

Je n’étais pas un être humain à rencontrer.
J’étais un problème à corriger.

Très tôt, ils ont senti que quelque chose en moi échappait à leur monde.

Je voyais trop.
J’entendais trop.
Je ressentais tout avec une violence lumineuse.

Les voix avaient des couleurs. Les colères sentaient le métal chaud. Les silences devenaient des murs de cendre. Les regards mes traversaient physiquement comme des lames fines.

Je vivais dans un monde sensoriel immense pendant qu’eux me demandaient simplement d’être « normale ».

Mais comment explique-t-on à des gens fermés de l’intérieur qu’un enfant peut entendre le rouge-orangé dans une voix ?
Comment explique-t-on qu’une âme hypersensible n’est pas un défaut de fabrication ?

Alors ils ont voulu me redresser. Comme on redresse une branche qui pousse dans la mauvaise direction. Ils ont voulu faire de moi une enfant solide.

Mais leur définition de la solidité ressemblait à une mort lente.

Ne pas pleurer.
Ne pas déborder.
Ne pas rêver.
Ne pas être étrange.
Ne pas poser trop de questions.
Ne pas ressentir trop fort.

On peut assassiner un enfant sans lever la main sur lui. Il suffit de lui faire comprendre que ce qu’il est naturellement ne mérite ni amour ni place.
Et puis, un jour, je l’ai pris ce coup.
Des mains de mon père. Avec la puissance d’un homme de plus de 100kg sur le visage d’une jeune femme.
Je n’ai pas plié.
Ma force était à l’intérieur.

Mais, la véritable maltraitance se trouve dans le fait de forcer un être à se couper de lui-même pour mériter d’être toléré.
Pour mériter sa vie.
Son existence.

Ma mère voulait une fille conforme.
Une fille lisible.
Une fille qui ne fasse pas tache dans le décor.

Mais moi, j’étais une créature de sensations, de couleurs, de pensée arborescente, de chaos intérieur et de beauté invisible.

Alors je suis devenue silencieuse.

Je me suis murée dans un silence gigantesque parce que les mots n’étaient jamais accueillis correctement.
Chaque tentative de contact revenait vers moi comme un écho déformé.

Je me sentais seule même assise à table avec eux.

Orpheline de parents vivants.
Abandonnée au milieu même du foyer.

C’est une douleur très particulière. Être physiquement entourée mais émotionnellement laissée mourir de faim.

Je regardais les autres enfants comme des êtres appartenant naturellement au monde pendant que moi, je me sentais exilée de l’espèce humaine.

Alors j’ai appris à imiter.
À masquer.
À jouer la normalité comme un rôle de théâtre épuisant.

J’espérais être aimée.

Mais à l’intérieur, quelque chose criait.
Mon véritable langage n’était pas la parole.
C’était le dessin.
La peinture.
Les couleurs.
Les lignes.

Les crayons parlaient pour moi.
Les couleurs traduisaient ce que ma bouche n’arrivait pas à survivre en disant.

Je dessinais pour respirer.
Je dessinais pour ne pas devenir folle.
Je dessinais parce que l’art était le seul endroit où personne ne me demandait de me trahir.

Créer m’a sauvée.
L’art a été la main tendue que ma famille n’a jamais su être.

Quand je créais, je cessais d’être l’erreur familiale.
Je cessais d’être la fille inadéquate.
Je cessais d’être ce corps étrange qu’on voulait forcer à pousser autrement que selon sa nature profonde.

Car, comment grandit-on sainement quand on vous apprend dès l’enfance que votre vérité intime est honteuse ?

Ils ont failli me tuer symboliquement.

Non pas brutalement.
Pas en une seule fois.

Ils ont tenté d’effacer ma nature couche après couche, comme on repeint un mur pour faire disparaître une fresque dérangeante.

Et le plus terrible, c’est que j’ai fini par participer moi-même à cette disparition.

Je me suis punie pendant des années.

Punie de ne pas être la bonne fille.
Pas la bonne femme.
Pas la bonne manière d’exister.

J’ai eu honte de ma différence.
Honte de mon intensité.
Honte de ma fragilité.
Honte de mon intelligence perçue comme un outrage.
Honte d’être incapable d’habiter le monde avec la légèreté mécanique des autres.

Puis un jour, quelque chose s’est retourné.

J’ai compris que ce qu’ils avaient appelé « fragilité » était peut-être simplement une sensibilité trop vivante, trop libre pour leur propre désert intérieur.

Le jour où j’ai refusé de devenir comme eux, j’ai senti leur rejet devenir définitif.
Une certitude.
Une douleur indescriptible.
Un constat vertigineux.
Jamais ils ne m’aimeront.

Comme si choisir ma vérité revenait à trahir toute la structure familiale.

Alors j’ai vécu avec cette sensation d’être sacrifiée vivante.
L’enfant différente offerte au malaise collectif.
La porteuse du trouble.
La mémoire vivante de tout ce qu’ils avaient eux-mêmes renoncé à être.

Aujourd’hui encore, j’avance entre les ruines et les couleurs.

D’un côté, mon stylo noir, précis comme une cicatrice.
De l’autre, mes pots de peinture ouverts comme des organes lumineux.

Mon père, lui, est devenu dans ma mémoire une statue froide.
Une pierre grise érigée à la fuite ordinaire.

Et moi, pendant ce temps-là, je retourne à mes crayons.

Parce qu’eux ne m’ont jamais demandé d’être normale pour avoir le droit d’exister.

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