Artiste Asperger, Hpi, Synesthète : La création ou l’asphyxie.

🌍 READ THIS ARTICLE IN ENGLISH →
Artiste Asperger, Hpi, Synesthète : La création ou l'asphyxie.

Le questionnaire psychiatrique se poursuit ainsi : Avez-vous des passions très fortes ou envahissantes ?

Ma pensée est une matière en fusion. Dense, focalisée, dévorante. Je ne sais pas faire les choses à moitié. Tout chez moi cherche l’extrême, le point de rupture, la saturation lumineuse. Je vis dans une tension continue entre l’absorption du monde et la nécessité de le recracher dans la création.

🎧 Écouter cet article
Cliquez sur « Lire » pour écouter l’article.
💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.
Publicité

Mes sens sont ouverts à vif comme des plaies électriques. Le bruit a des couleurs. Les voix laissent des traînées de métal dans l’air. Certaines lumières ont le goût du sang froid. Le bleu me traverse parfois comme un son grave.

J’enregistre tout. Les gestes. Les ombres sur les visages. Les vibrations dans une pièce. Le grain d’une voix fatiguée. Les néons blancs des supermarchés qui me brûlent le cerveau comme des insectes hystériques.

Le monde entre en moi sans filtre.

Alors je trie. Je digère. Je dissèque. J’accumule des images mentales jusqu’à l’asphyxie.

Créer devient une nécessité biologique.
Si je ne dépose pas toutes ces sensations quelque part, elles m’écrasent émotionnellement. Elles gonflent sous ma peau comme une marée toxique. Je suis dans une boulimie du faire, une urgence de produire, de noircir du papier, de laisser une trace avant l’implosion.

Chaque journée devient une collecte sauvage de détails, de couleurs, de tensions humaines, de fragments lumineux. Je grave tout dans ma mémoire visuelle avec une violence involontaire.

Tout est excessif chez moi.
Même la beauté me blesse.

Et lorsque tout s’arrête, lorsque je cesse de créer et que la vie ordinaire reprend sa mécanique froide, un vide s’ouvre brutalement sous mes pieds. Un précipice intérieur. Un vertige sans rambarde.

Je perds ma structure interne.

Je ne me sens réellement vivante que dans les espaces qui nourrissent mon esprit jusqu’à l’obsession. Le reste me paraît fade, déserté, presque faux.
La normalité a pour moi la texture du carton humide.

Alors j’ouvre un ancien cahier de dessins abandonné depuis des mois.
Mon coeur cogne immédiatement contre ma poitrine. C’est un face à face avec l’absence. Avec une ancienne version de moi-même laissée en sommeil.

Je me sens violette de tristesse.
Oui, violette.
Une tristesse épaisse, veloutée, silencieuse, qui flotte autour de moi comme un parfum de fleurs fanées.

Le temps ralentit.

Paris hurle dehors dans un vacarme gris métallique, mais plus rien n’existe que ce cahier poussiéreux retrouvé au fond d’un sac, comme un organe oublié.

Je prends soudain conscience que ma mémoire avait enfoui ces dessins. Toutes ces heures de travail. Toutes ces nuits à tracer, à rayer, à scarifier le papier pour tenter de respirer à travers lui.
Mes propres dessins me troublent.
Ils sont violents. Explosifs. Comme des cris maquillés.

Des hurlements colorés.
Des fausses joies saturées de rose bonbon.
Du décoratif posé sur des plaies ouvertes.
Du maquillage au fer rouge.
Des confettis jetés sur une suffocation.

Je comprends en les regardant que je dessinais déjà ma lutte sans avoir les mots pour la nommer.

Certaines couleurs grincent dans mes dents.
Le jaune fait un bruit d’alarme.
Le rouge pulse comme une migraine vivante.
Le rose tente désespérément de rendre la douleur aimable.

Et soudain, quelque chose redémarre en moi.

Le rythme revient brutalement. Comme si il ne s’était jamais arrêté. Une pulsation créatrice insatiable. Une faim nerveuse. Une accélération intérieure presque dangereuse.

Je recommence à produire avec excès.
À penser trop vite.
À ressentir trop fort.
À absorber le monde jusqu’à saturation.

Je me fatigue moi-même.

Mais en retrouvant ce cahier, je comprends que ce n’était pas seulement des dessins que j’avais perdus.

C’était une partie entière de mon être.

Une partie sauvage.
Lumineuse.
Dévorante.
La partie de moi qui transforme la douleur en couleur pour survivre.

Publicité
le 06/05/2026
Impression
Publicité
Continuer sur Le Mague

À lire aussi sur Le Mague

Les plus lus en ce moment