Mythomanes et pervers narcissiques : croient-ils vraiment à leurs mensonges ?

Mythomanes et pervers narcissiques : croient-ils vraiment à leurs mensonges ?

"Mythomanie" et "Narcissisme" fascinent parce qu’ils brouillent une frontière essentielle : celle qui sépare le mensonge conscient de la croyance sincère. Lorsqu’un mythomane ou ce que le langage courant appelle un « pervers narcissique » ment, sait-il qu’il ment ? La réponse est moins simple qu’on ne l’imagine. Et c’est précisément cette complexité qui rend ces personnalités si déstabilisantes.

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Le mythomane, au sens psychologique, n’est pas simplement un menteur ordinaire. Le menteur classique manipule la vérité pour obtenir un avantage immédiat : éviter une faute, séduire, dominer ou gagner. Le mythomane, lui, ment souvent sans bénéfice rationnel évident. Il invente, brode, transforme le réel jusqu’à se fabriquer une existence alternative. Il peut se dire victime d’un drame imaginaire, héros d’une aventure inventée ou proche de célébrités qu’il n’a jamais rencontrées. Son mensonge n’est pas toujours calculé ; il relève parfois d’une nécessité psychique. Comme si la réalité, trop banale, trop douloureuse ou trop humiliante, devait être réécrite.

La question centrale est alors celle de la conscience. Au départ, dans la plupart des cas, le mythomane sait qu’il ment. Il construit son récit, teste sa crédibilité, observe les réactions. Mais à force de répéter ses inventions, un phénomène de contamination psychique peut apparaître : il finit par croire partiellement à sa propre fiction. Non pas totalement comme dans un délire psychiatrique, mais suffisamment pour brouiller la frontière entre le vrai et le faux. Il ne « croit » pas au sens clinique ; il adhère émotionnellement à son récit. Son cerveau semble préférer la version romancée du monde à la réalité brute.

Cette mécanique s’explique en partie par les neurosciences. La mémoire n’est pas un disque dur ; elle est malléable. Chaque souvenir est une reconstruction. À force de raconter une histoire, on la consolide comme un souvenir réel. Certains mythomanes finissent donc par intégrer leurs inventions à leur autobiographie mentale. Ils mentent alors avec une conviction troublante, qui les rend d’autant plus crédibles.

Le cas de ce qu’on appelle communément le « pervers narcissique » est différent. Le terme, très utilisé dans les médias et sur les réseaux sociaux, n’est pas un diagnostic officiel en psychiatrie. Il renvoie souvent à des personnalités présentant des traits de Narcissistic personality disorder, parfois associés à de la manipulation, du sadisme relationnel ou de la perversion morale. Ici, le mensonge est généralement plus conscient et stratégique.

Le manipulateur narcissique ment souvent avec lucidité. Il sait ce qu’il fait. Il ment pour contrôler le récit, inverser les responsabilités, affaiblir l’autre, préserver son image ou obtenir un bénéfice. C’est le mécanisme du « gaslighting », cette technique de manipulation consistant à faire douter l’autre de sa propre perception. « Tu inventes », « tu es folle », « je n’ai jamais dit ça » : autant de phrases qui désorientent la victime. Dans ce cas, le mensonge n’est pas seulement un outil ; il devient une arme.

Mais là encore, la frontière n’est pas totalement nette. Certains narcissiques finissent par croire à leur propre version du réel. Non parce qu’ils sont délirants, mais parce que leur ego ne supporte pas certaines vérités. Ils réécrivent inconsciemment les faits pour protéger une image idéalisée d’eux-mêmes. Ils se perçoivent sincèrement comme des victimes, des incompris, des génies persécutés. Leur mauvaise foi devient presque une seconde nature.

La différence essentielle entre le mythomane et le manipulateur narcissique tient donc dans l’intention. Le mythomane cherche souvent à embellir ou réparer son identité. Le narcissique manipulateur cherche davantage à dominer, séduire ou détruire. Le premier se ment aussi à lui-même ; le second ment surtout aux autres, même s’il peut s’auto-intoxiquer.

Ce qui rend ces profils si difficiles à détecter, c’est justement leur part de sincérité apparente. Un menteur qui doute se trahit. Un menteur convaincu fascine. Le regard est stable, le récit est fluide, l’émotion semble authentique. Et les victimes, elles, veulent croire. En amour, en amitié, au travail, nous préférons souvent une fiction rassurante à une vérité brutale.

La vraie question n’est donc pas seulement : « savent-ils qu’ils mentent ? » La vraie question est : à quel moment le mensonge devient-il leur vérité ? Et c’est là que réside le danger. Car lorsqu’un individu vit dans une réalité réécrite, il entraîne souvent les autres dans son roman. Et dans ce roman-là, les dégâts psychologiques peuvent être immenses.

À l’heure où les réseaux sociaux encouragent chacun à mettre en scène une version idéalisée de soi, la mythomanie douce et le narcissisme performatif ne sont peut-être plus des exceptions pathologiques, mais des symptômes modernes. Nous mentons tous un peu. Nous nous racontons. Nous nous arrangeons avec la vérité. Certains le font pour survivre. D’autres pour régner. Et parfois, à force de jouer un rôle, on oublie où finit le masque et où commence le visage.

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le 26/04/2026
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