SUZANNE GRANDAIS, ÉTOILE POLAIRE DU CINÉMA MUET FRANÇAIS
Surnommée la « Mary Pickford française », Suzanne Grandais fut bien plus qu’une icône de beauté, elle fut l’âme vibrante du cinéma muet des années 1910. La Fondation Jérôme Seydoux-Pathé consacrera une rétrospective à cette femme moderne disparue à seulement 27 ans, actrice fétiche de Léonce Perret puis de Louis Feuillade, qui a marqué l’histoire du cinéma muet à travers des comédies légères et des drames profonds. Les projections des films seront accompagnées par les pianistes de la classe d’improvisation de Jean-François Zygel
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Née en 1893, Suzanne Grandais est l’une des premières stars féminines du cinéma muet français. Dans les années 1910, elle représente à l’écran l’image de la jeune femme actuelle, gracieuse et espiègle, image qui restera à jamais gravée en raison de sa mort prématurée à l’âge de vingt-sept ans. Le cinéaste et dramaturge André Antoine l’avait qualifiée d’« étoile polaire du cinéma français ».
Comédienne de théâtre depuis ses cinq ans, elle apparaît au cinéma à l’adolescence, dans de nombreuses figurations pour les firmes Lux, Eclair et Gaumont. On la repère sur scène, puis Louis Feuillade et Léonce Perret, alors deux des plus importants réalisateurs chez Gaumont, lui offrent des rôles qui vont la propulser vers la gloire et lui offrir une notoriété internationale. Henri Fescourt décrit ainsi son arrivée dans le cinéma : « Une scène est illuminée par la présence d’une jeune interprète toute blonde, toute rose, toute légère et ensoleillée. Cette apparition miraculeuse n’était autre que celle de Suzanne Grandais, qui devint la deuxième vedette française internationale, après Max Linder. » Elle personnifie la jeune fille moderne par excellence, ses personnages portent d’ailleurs souvent son prénom, Suzanne ou Suzy. Sa large capacité d’interprétation, la sobriété de son jeu, son naturel et sa spontanéité, lui permet d’exceller dans des registres variés. On la compare souvent à l’Américaine Mary Pickford, actrice déterminée et dotée d’une grâce juvénile, qui aurait été inspirée par La Dentellière pour un rôle similaire dans Hulda from Holland (John B. O’Brien, 1916).
Dès 1911, Feuillade l’emploie pour sa série « La Vie telle qu’elle est » qui regroupe dix-sept films courts. Dans Le Nain, elle y joue le rôle d’une actrice cherchant à se rapprocher de l’auteur de la pièce qui lui vaut tant de succès. Mais le talentueux dramaturge garde l’anonymat car il est atteint de nanisme. Autre film de Feuillade, tourné en 1913, Erreur tragique décrit comment la jalousie pathologique d’un mari envers son épouse peut mener au drame. L’accident de voiture que subit le personnage de Suzanne dans le film résonne comme une prémonition de ce qu’il adviendra quelques années plus tard.
Léonce Perret fait de Suzanne Grandais son égérie et sa partenaire de jeu privilégiée dans les drames comme dans les comédies, notamment celles de la série « Léonce ». Elle joue la jeune fille charmante ou l’épouse facétieuse qui provoque l’irritation et la jalousie de Léonce, pour permettre, finalement, un subtil rapprochement conjugal. Le duo fonctionne à merveille dans Un nuage, Les Épingles ou encore Les Bretelles. À l’inverse, elle est l’héroïne poignante de drames où ses personnages se noient dans le chagrin, contrainte d’abandonner son véritable amour pour un mariage de raison dans Le Cœur et l’argent, actrice à succès apprenant une tragique nouvelle dans La Rançon du bonheur, tourmentée par un meurtre dans Le Mystère des roches de Kador ou par la mort d’un enfant dans L’Obsession du souvenir. Dans Graziella la gitane, tourné en décors naturels à Sorrente, elle est le modèle, désespérée, d’un peintre volage interprété par Perret, qui joue un autre rôle de peintre – cette fois-ci absent – dans La Lumière et l’amour, tourné sous le soleil de la côte d’Azur.
Son contrat avec Gaumont est rompu en 1913 et permet une escapade en Allemagne où elle est accueillie avec enthousiasme pour tourner une « Série artistique Suzanne Grandais » pour la Deutsche Kino Gesellschaft. Mais l’aventure est écourtée par des désaccords et par la guerre. En 1916, elle est engagée comme vedette par la société Éclipse pour des films réalisés par Louis Mercanton et René Hervil, ce dernier compare l’actrice à un « clavier, capable de fournir toujours la note juste ». En 1917, elle est plus que jamais populaire et l’amour demeure le moteur de ses rôles, comme dans la comédie La p’tite du sixième, qui glorifie sa bonté, et le drame Suzanne.
En 1919, Phocéa-Film lui propose un contrat de douze films qu’elle entame sous la direction du réalisateur Charles Burguet. Le 20 août 1920, les scènes extérieures du film à épisodes L’Essor sont à peine achevées d’être tournées, l’équipe rentre à Paris en automobile, lorsque survient l’accident fatal. La mort tragique et inattendue de l’actrice au sommet de sa gloire provoque une immense émotion nationale. L’Essor est remanié, non sans difficulté, et sortira malgré tout en salle.
L’écrivain Didier Blonde, auteur du roman consacré à Suzanne Grandais Un Amour sans paroles, la cite dans un entretien qu’elle a accordé à la revue Film en 1918 : « Je suis née en 1910. Je veux dire que je suis venue au cinéma en 1910 ». En une décennie, elle aura conquis le public dans un art naissant qui transcende la simplicité et la grâce de sa présence, et la perpétue désormais sur nos écrans.
Photo : Le Homard de Léonce Perret (1913) © Production Gaumont
RETROSPECTIVE SUZANNE GRANDAIS, ÉTOILE POLAIRE DU CINÉMA MUET FRANÇAIS
Du 4 au 24 mars 2026 à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé
