Garçons perdus. L’ascension et la chute des boys bands d’Astrid Faguer (Cherche midi)

Garçons perdus. L'ascension et la chute des boys bands d'Astrid Faguer (Cherche midi)

Dans Garçons perdus. L’ascension et la chute des boys bands, Astrid Faguer accomplit un geste critique rare : écrire une histoire du corps masculin tel qu’il fut rêvé, marketé, puis abandonné. Ce livre, qui aurait pu n’être qu’un essai pop sur une nostalgie adolescente, devient sous sa plume un texte à la fois théorique, charnel, et profondément émouvant. C’est un traité d’anatomie culturelle, une fresque sentimentale, et un petit précis de mélancolie contemporaine.

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Faguer n’analyse pas simplement les boys bands comme phénomène musical ou marketing : elle les traite comme un symptôme historique. Ces corps huilés, ces harmonies calibrées, ces chorégraphies géométriques sont les vecteurs d’un basculement : celui de la masculinité au tournant des années 1990-2000, entre virilité hégémonique et nouvelles sensibilités genrées. Ils sont, dit-elle en creux, les premiers hommes "autorisés" à être beaux, vulnérables, désirés – mais uniquement dans un cadre strictement codifié, où la féminité (projetée, mimée, parfois intériorisée) reste contenue dans des conventions.

La grande force du livre réside dans sa capacité à entremêler niveaux de lecture : les analyses de clips, de pochettes d’albums ou de passages télévisés côtoient des références pointues à Judith Butler, Guy Debord ou Mark Fisher, sans jamais plomber le texte. Faguer écrit avec style, avec nerf, avec une sensualité discrète. Son écriture est à la fois analytique et impressionniste : on croit entendre dans certaines pages les cris des fans, sentir l’odeur des coulisses, voir le regard flou des idoles fatiguées dans un van aux vitres fumées.

Mais ce qui rend Garçons perdus si singulier, c’est son regard sur l’échec. Car au fond, ce n’est pas un livre sur le succès des boys bands, mais sur leur chute. Sur la précocité avec laquelle ils sont remplacés, jetés, oubliés. Sur l’usure prématurée des corps. Faguer y lit une métaphore brutale du capitalisme culturel : produire du désir, le consommer, le rejeter. Elle ne s’apitoie pas, mais elle observe avec acuité le destin de ces garçons dont les noms furent un jour hurlés dans des stades, avant d’être relégués dans la poussière des internets obsolètes.

Elle touche aussi à quelque chose de plus intime : le lien entre ces figures masculines et leurs publics. Elle parle des fans (souvent adolescentes, parfois garçons honteux), non comme des hystériques, mais comme des lectrices sensibles d’un roman collectif. Elles décryptent, elles rêvent, elles recomposent. Ce sont elles, au fond, les véritables archivistes du phénomène. Faguer leur rend hommage avec tact, et dans ce geste se lit une politique du respect.

Loin des clichés ou des facilités ironiques, Garçons perdus est un livre habité, écrit depuis un endroit ambigu : à la fois critique et amoureux. Il fait le lien entre la pop et la pensée, entre l’éphémère et l’inconsolable. Il donne envie de réécouter les ballades sucrées d’A1 ou de Blue comme on relirait des lettres d’adieu. Il rappelle que sous les chorégraphies et les harmonies, il y avait des garçons. Et qu’on les a peut-être vraiment perdus.

Un essai aussi troublant qu’une chanson douce qu’on aurait oubliée depuis l’enfance, et qui revient, un jour, dans un ascenseur vide ou sur un vieux walkman.

Garçons perdus. L’ascension et la chute des boys bands d’Astrid Faguer (Cherche midi)

le 24/05/2025
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