"Marche, Kerzh !", d’Anna Graham (Editions Porte 7)
Il est des livres qui s’inhalent comme un parfum, s’effleurent comme une peau, se déposent en nous comme une lumière rasante sur un mur ancien. "Marche, Kerzh !", d’Anna Graham, appartient à cette lignée rare de textes où chaque phrase est une cendre encore tiède, un éclat de chair ou d’âme, un vestige brûlé d’un amour passé. Le livre se dérobe au récit classique : il est rythme, souffle, ressac de mémoire. C’est un journal sans dates, un poème éclaté, un autoportrait à la fois intime et universel.
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La force des textes réside dans cette voix singulière, blessée mais libre, traversée par le souvenir lancinant d’une femme — ou de plusieurs, peut-être — aimée(s) à la folie, perdue(s) à jamais. Le féminin est au cœur de la matière, comme moteur du désir, de l’écriture et de l’effondrement. Trois fragments retiennent l’attention, tant ils cristallisent l’élan poétique et la brûlure du sentiment :
« Je t’ai tant aimée et j’ai tant aimé t’aimer que j’ai tout brûlé. »
Ce vers semble arraché à un poème antique, mais il est contemporain dans sa nudité douloureuse. Le « tu » n’est jamais nommé, et c’est cette absence qui le rend universel. L’amour ici n’est pas simplement vécu : il est adoré, idolâtré, jusqu’à l’autodestruction. La syntaxe elle-même brûle — le rythme est haletant, les mots se répondent, se consument. Il n’y a pas de point d’orgue, seulement une disparition. L’amour comme feu sacré et sacrifice. Anna Graham inscrit ici la passion dans le lexique de l’irrémédiable.
« Elle portait un pantalon noir, une chemise blanche et des bretelles. Elle était très belle. »
Rien n’est plus difficile que de dire la beauté sans la figer. Ce fragment y parvient par sa sécheresse même, sa manière de noter, presque objectivement, une apparition. Ce qui est dit évoque immédiatement une figure androgyne, un charme à la fois ancien et actuel, évoquant les femmes de Colette ou de Virginia Woolf. Il y a, derrière cette description brève, une puissance de suggestion érotique immense, renforcée par la répétition finale, comme un aveu contenu trop longtemps : « Elle était très belle ». C’est à la fois une image et un regret.
« Une jeune fille inconnue en robe blanche sur un vélo jaune. »
Ce fragment semble tiré d’un rêve ou d’un film de Rohmer. Tout y est couleur, mouvement, énigme. La scène est fugace, mais elle reste gravée dans la rétine du lecteur comme un instant suspendu, une épiphanie. L’inconnue devient figure totémique — elle incarne la liberté, la grâce, l’été, et peut-être aussi l’irréversibilité du temps. C’est par ce genre de visions que le recueil acquiert une puissance d’évocation rare : chaque fragment devient une peinture impressionniste, une image mentale, une sensation.
Dans ce livre, la langue bretonne n’est pas simplement un ornement pittoresque : elle est un fil souterrain, une pulsation ancienne qui traverse les pages comme le ressac invisible d’une mer proche. Elle apparaît par éclats, souvent à travers la bouche d’un personnage âgé, d’un pêcheur, d’un oncle un peu sorcier ou d’une vieille tante un peu folle qui parle encore « la langue » comme on parle à Dieu ou aux morts. Quand Morwenn, la cousine silencieuse, murmure "Me zo ganet e kreiz ar mor" — « Je suis née au milieu de la mer » — ce n’est pas seulement une phrase, c’est une clé pour comprendre tout ce qu’elle ne dit pas en français.
Ainsi, la langue bretonne dans ce livre n’est pas simplement utilisée, elle est habitée. Elle est le témoignage d’un monde en train de disparaître mais qui résiste, et dont chaque mot, chaque son, devient un acte de mémoire.
Anna Graham signe ici une œuvre de mémoire et de feu, où chaque mot semble avoir été écrit à même la peau. "Marche, Kerzh !" est un livre que l’on garde près de soi, non pour le relire mais pour l’habiter, comme on retourne, par fragments, à une ville aimée, à un amour impossible, à soi.
"Marche, Kerzh !", d’Anna Graham (Editions Porte 7)
