Critique de « La fabrique à cercueils » de Jérémie Tholomé (Bookleg 161)

Critique de « La fabrique à cercueils » de Jérémie Tholomé (Bookleg 161)

Il y a des livres qui se lisent sans tumultes ni vagues, et d’autres qui dérangent, déplacent, déchirent. « La fabrique à cercueils » de Jérémie Tholomé appartient sans conteste à cette seconde catégorie. C’est un texte sans compromis, sans filtre, sans enjolivure - un texte qui ne cherche ni à séduire ni à rassurer, mais à donner à voir, à entendre, à ressentir ce que les mots eux-mêmes peinent parfois à contenir : la violence sourde d’un monde en ruine décrit avers une brutalité qui a de sens ;.

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« On ne savait plus. Si c’était encore nous. Ou déjà plus personne. »

Dès les premières pages, Jérémie Tholomé impose une langue poétique à part. Une langue brisée, syncopée, rugueuse. Des phrases courtes, martelées, parfois réduites à l’os, comme arrachées à la gorge d’un collectif fatigué. Ce n’est pas un style : c’est un rythme vital, une respiration contrainte, un corps qui parle malgré lui. Le livre semble écrit à même les nerfs, avec l’urgence de ceux qui n’ont plus rien à perdre, sinon la mémoire du peu qu’il leur reste.

Dans cette fabrique, il n’y a pas d’histoire à proprement parler, pas de personnages à suivre, pas de récit réconfortant. Il y a un “nous”, incertain, fluctuant, fragmentaire, qui tente de dire ce qu’il vit — ou plutôt ce qu’il subit. Ce “nous”, c’est celui des corps épuisés, des voix anonymes, des êtres pris dans les rouages d’un système qui les écrase. L’usine n’est pas seulement un décor : elle est le personnage principal, l’allégorie d’un capitalisme qui fabrique non plus des objets mais de la fatigue, de l’oubli, de la disparition.

« On avançait. Le bruit. Le souffle. L’air trop mince. Et le sol toujours là, mais moins sûr. »

Ce que Jérémie Tholomé met en scène — car oui, il y a mise en scène, au sens plein du terme — c’est la mécanique du désastre. Une mécanique sans drame, sans cri spectaculaire, mais avec une constance implacable. La fabrique tourne à vide, les gestes se répètent, les identités s’effacent. Et pourtant, dans ce vide, quelque chose résiste : la langue. Ou du moins, les vestiges d’une langue. Une langue qui bégaie, qui s’épuise, mais qui continue de dire. Qui continue d’être dite.

Car l’écriture de Jérémie Tholomé ne se limite pas à la page : elle est profondément scénique, vocale, performative. Elle vient du corps, de la voix, de l’espace du dire. La fabrique à cercueils est traversée par cette mémoire du plateau — cette manière de scander, de marteler, de relancer le souffle. On lit ce texte comme on écouterait une polyphonie déchirée, un chœur antique revenu des limbes. Chaque phrase porte en elle une pulsation, une tension entre l’écrit et l’oral, entre la fixité de la page et le mouvement du vivant.

Et c’est précisément dans cette tension que réside la puissance politique du livre. Car Jérémie Tholomé ne se contente pas de dénoncer. Il fait ressentir. Il place le lecteur dans l’expérience même de la dépossession. Pas de discours, pas de message — mais une forme, un agencement, une langue qui rend sensible la déshumanisation à l’œuvre. Une langue qui, même brisée, cherche encore le lien. Et ce lien, c’est peut-être ce qui sauve. Ce qui empêche le silence total. Ce qui fait que, même dans l’effondrement, quelque chose parle encore.

« La fabrique à cercueils » est un texte rare, à la fois politique et poétique, désespéré et traversé par une forme de lucidité brillante. Il n’offre pas de réconfort, mais il donne à penser. Il n’explique pas, mais il montre, il ébranle, il imprime. C’est une œuvre qui ne laisse pas intact - et c’est là, sans doute, son plus grand mérite.

« La fabrique à cercueils » de Jérémie Tholomé (Bookleg 161)

le 04/04/2025
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