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Pascal Duquenne, de Le Huitième Jour à aujourd’hui, le destin hors norme de l’acteur trisomique qui a bouleversé le cinéma

Né en Belgique en 1970, porteur de trisomie 21, il échappe très tôt aux trajectoires balisées, mais trouve dans l’expression artistique un espace de respiration vital, presque instinctif, jusqu’à intégrer le CREAHM de Bruxelles, un lieu unique où l’on ne cherche pas à normaliser les corps ou les esprits mais à révéler ce qu’ils portent de singulier. C’est là que le regard de Jaco Van Dormael s’arrête sur lui, non pas par compassion ou curiosité, mais parce qu’il perçoit une densité rare, une présence à l’écran qui ne s’apprend pas et ne se fabrique pas.

En 1996, l’irruption est brutale avec Le Huitième Jour. Face à Daniel Auteuil, acteur reconnu et installé, Duquenne ne s’efface jamais, il occupe l’espace avec une liberté déconcertante, donnant au personnage de Georges une intensité émotionnelle qui échappe aux codes habituels du jeu. Le film devient un phénomène, mais surtout un révélateur, le public découvre une autre manière d’incarner, plus instinctive, moins contrôlée, presque dangereuse tant elle touche juste. La récompense au Festival de Cannes, avec un prix d’interprétation partagé, marque un tournant symbolique fort : pour la première fois, un acteur porteur de trisomie n’est pas toléré à l’écran, il est consacré au plus haut niveau.

Mais là où beaucoup auraient tenté de capitaliser sur cette reconnaissance, Duquenne suit une autre logique, plus souterraine. Il refuse, consciemment ou non, de devenir un produit ou un emblème figé. Sa carrière se construit par touches, par fidélité, notamment avec Van Dormael qu’il retrouve dans Mr. Nobody et Le Tout Nouveau Testament, mais aussi dans des espaces moins visibles : théâtre, performances, projets collectifs comme avec The Choolers, où il explore une autre relation au public, plus directe, plus organique. Cette trajectoire peut sembler discrète, voire marginale, mais elle est en réalité cohérente : Duquenne n’a jamais cherché la carrière, il a poursuivi le geste artistique.

Avec le temps, l’image a changé. Les cheveux sont devenus blancs, les traits se sont adoucis, l’énergie explosive de ses débuts s’est transformée en présence plus calme, presque méditative. Certains y verront une perte, une disparition du “charme” immédiat qui faisait mouche dans Le Huitième Jour, mais ce serait passer à côté de l’essentiel : il continue de créer, de travailler, de tenir sa place dans un milieu qui, structurellement, n’a jamais été pensé pour lui. Et cette persistance, silencieuse, vaut sans doute plus que n’importe quel succès ponctuel.

Car au fond, réduire son parcours à une démonstration, “le handicap n’est pas un frein”, revient à le simplifier, à le rendre acceptable. Ce que Pascal Duquenne a réellement fait est plus inconfortable : il a révélé que le problème n’était pas la différence, mais le regard porté sur elle, que les limites venaient moins de lui que des cadres étroits du cinéma et de la société.

En imposant une présence impossible à ignorer, il a déplacé la norme sans jamais la revendiquer frontalement.

Et aujourd’hui encore, loin du bruit et des projecteurs, il continue d’exister comme artiste, ce qui, en soi, reste sa plus grande victoire.

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