Les premiers signes ne sont pas des mots.
Ce sont des signes physiques.
Mon corps me parle.
Je tente pourtant d’étouffer sa voix.
Je me rigidifie.
Mon abdomen se durcit.
Une brûlure intense me traverse, comme si quelque chose cherchait à fendre mon corps en deux.
Je ne comprends pas.
Je souffre à en hurler.
Pourtant,
Je me tais.
Ça tape.
Ça cogne.
C’est noir.
Rouge.
Incandescent.
Mon ventre me met à terre.
Mais je refuse de tomber devant mes élèves.
Alors je me cache.
Comme une bête blessée qui cherche un endroit où mourir sans être vue.
Respirer devient difficile.
Aujourd’hui, je comprends que mon corps ne cherchait pas à me détruire.
Il cherchait à me parler.
Il faisait tout pour que je prenne enfin la parole.
Pour que je parle de moi.
Mais je ne savais parler que des autres.
J’avais appris à transmettre.
À accompagner.
À donner.
Jamais à m’écouter.
Enseigner était devenu bien davantage qu’un métier.
C’était ma manière d’habiter le monde.
Ma manière d’habiter l’art.
Je regardais chacun de mes élèves comme une possibilité encore invisible.
Je percevais les dessins qu’ils n’avaient pas encore réalisés.
Je voyais les chemins qu’ils pouvaient emprunter avant même qu’ils les aperçoivent.
Je donnais tout.
Mon attention.
Mon énergie.
Ma sensibilité.
Mon intelligence.
Je donnais le meilleur de moi-même.
Emotionnellement.
Artistiquement.
Humainement.
Et plus je donnais,
Plus mon corps élevait la voix.
Il ne me lançait pas seulement des couteaux.
Il tentait d’interrompre un mouvement devenu impossible à soutenir.
Je refusais pourtant de l’entendre.
Je voulais continuer.
Encore.
Toujours.
Le dessin devenait alors le seul endroit où le corps consentait à se taire.
Lorsque je dessinais,
la douleur disparaissait.
Comme si le geste permettait enfin un dialogue que les mots ne savaient pas encore porter.
Le sport devenait lui aussi un espace de respiration.
Non pour fuir.
Mais pour maintenir une juste distance avec ce qui menaçait de m’envahir.
Je continuais à avancer.
À enseigner.
À dessiner.
À m’entraîner.
Comme si le mouvement pouvait empêcher l’effondrement.
Mais je ne récupérais plus.
Je dormais quatre heures.
Les jours et les nuits perdaient leurs frontières.
Je suffoquais.
J’étouffais.
Et pourtant,
j’avançais encore.
Droit dans le mur.
Le poing levé.
Je sentais qu’une onde de choc grandissait silencieusement en moi.
Quelque chose savait déjà qu’il faudrait changer de vie.
Changer de direction.
Je refusais encore de l’écouter.
Je m’agrippais à mes cours.
À mon sport.
Comme on s’accroche aux dernières prises d’une paroi avant le vide.
Je ne regardais jamais le précipice.
Je regardais seulement la prochaine prise.
Je ne supportais plus le rythme des autres.
Leurs hésitations.
Leur manque d’engagement.
Parce que j’exigeais de moi-même une intensité que je finissais aussi par attendre du monde.
Je donnais l’excellence.
Je donnais ma vie.
Et mon corps,
pour la première fois,
me demandait de la reprendre.
