Ces vieux nantis qui crèvent de faim
Invité à la dernière Assemblée Générale de BNP Paribas, avec présence du Président du groupe, cocktail dinatoire et tout le toutim, j’ai pu découvrir une espèce remarquablement intéressante d’un point de vue socio-ethnologique : le vieux nanti affamé. Récit d’une soirée animée.
Arrivé en retard après avoir passé une bonne demi-heure à se garer (même les parkings souterrains étaient pleins), je fais mon entrée aux alentours de 20h dans le grand hall de la Cité des Congrès, qui accueille l’Assemblée Générale des actionnaires de BNP Paribas. Ne vous méprenez pas : je n’y vais parce que j’ai un porte-feuille d’actions bien garni et que le bilan de la nouvelle stratégie proactive globalement inovante m’intéresse, mais plus prosaïquement parce qu’un ami m’a donné un carton d’invitation et qu’il mentionnait un cocktail dinatoire.
Eh bien croyez moi : manger rapide, c’est manger liquide ! J’ai avalé en tout et pour tout une bonne quinzaine de coupes de champagne en guise de souper ! Mémorable cuite mais pitoyable pitance... Détrompez-vous : ce n’est pas mon alcoolisme mondain qui m’a une fois de plus joué des tours, ce sont les vieux qui m’ont privé de dîner !
Flashback. Explication de texte.
Comme je le disais avant d’être interrompu par moi-même, je me suis pointé à 20h, alors que l’ouverture du cocktail venait d’être déclarée. Le temps de parcourir 50 mètres et d’aller au premier buffet, j’ai fait une rapide analyse sociologique de la population présente : une masse bovine de vieux cons, actionnaires endimanchés non satisfaits des généreux dividendes qui viennent se gaver de pâté aux frais du client lambda — vous croyez vraiment que votre Visa coûte 200 balles à fabriquer ?
Rendu au premier buffet, je me fait bousculer par quelques beaufs en costard d’un autre âge (je suis désolé d’insister, mais la cravate tricotée, c’est démodé) qui me jettent, en plus de leur impolitesse, de nombreux regards accusateurs. Mais que fait ce jeune con d’étudiant habillé comme une gravure de mode parmi nous, illustres actionnaires raffinés ? Je fais comme toi pépé, je picole gratis, mais essuie-toi le coin de la bouche, et tu as encore de la ciboulette entre les dents.
Bref, vite lassé de tant de manque d’urbanité, moi qui suis si civilisé, élevé aux petits fours des cocktails de la Mairie, que je squatte scrupuleusement mais sans scrupule depuis mon plus jeune âge, je prends la ferme décision de me bourrer la gueule en observant méthodiquement ce manège amusant. J’écarte donc cette masse populaire de crève-la-faim nantis en traitant les quelques réfractaires à mon insolente autorité d’un "pousse-toi maraud" ou d’un "arrière manant".
Pierre, un camarade anar-caviar (je reviendrai sur ce courant de pensée dans un article ultérieur, laissez-moi donc le temps de m’installer avant que de me harceler), me rejoint, ahuri lui aussi de tant de vulgarité parmi cet échantillon de la société. Et nous contemplons.
Premier spectacle : des vieux qui font la queue leu leu derrière un jeune serveur beur portant sur un plateau une douzaine de petits gateaux. Arrêt du serveur. La fille indienne devient une bostella parisienne. 30 secondes s’écoulent. Le serveur repart, son plateau vide, l’air choqué de tant d’avidité. Il a de la chance : il aurait pu être blessé.
Second spectacle : pendant que j’ôte d’un buffet ce qui devait être ma dixième coupe de champagne, un homme arrache le papier alimentaire brodé qui recouvre un plateau (vidé lui aussi en moins d’un minute) et demande à l’hotesse d’accueil "et ça, ça se mange ?". Charmante hôtesse qui lui confirme d’un grand sourire placide "bien sûr monsieur, tout se mange ici, c’est un cocktail dinatoire" et le regarde s’éloigner avant d’éclater de rire.
Bref, si je racontais par le menu chaque minute écoulé de cette soirée, le Fondateur bien-aimé de notre Mague vénéré me fouetterait les fesses avec des orties fraîches à la pleine lune en me reprochant d’en faire des tonnes. Mais croyez-moi : c’est moins cher que le ciné, on picole à l’oeil, et qu’est-ce qu’on rigole !
Mais venons-en au message phare de cet article.
Jeunes actionnaires de BNP Paribas, vendez toutes vos actions ! Ruinez-moi tous ces vieux cons !