Hémorragies vampiriques dans les revues littéraires !
Faut que ça saigne dans les numéros de Lire et du Magazine littéraire du mois de mars, comme pour fermer la goule au salon du livre de Paname qui vient juste de s’achever avec en invité d’honneur la Roumanie. Deux dossiers ficelés avec brio au sujet des vampires, alors que Bram Stoker le célèbre auteur de Dracula ne s’est jamais carapater dans les Carpates ! Raison de plus pour causer des différents rhésus qui coulent en littérature un sang nouveau et des images de cinoche à guichet fermé ou à la marge d’un art, qui nous invective une autre vision du monde.
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A la mémoire vive de Jean Rollin, cinéaste anarchiste qui a revisité le mythe des vampires et lui a transfusé sa dose d’héroïnes féminines incandescentes et indécentes dans les veines de Thanatos, avec beaucoup de liberté et de sensualité, à se mirer sur l’écran géant de nos déraisons.
Chacune à leur façon et avec leurs spécificités, les revues Lire et le Magazine littéraire se sont attelées à nous raconter dans le détail : « Le vampire métamorphose d’un immortel d’Ovide à Fred Vargas » pour l’une et « Irrésistibles vampires » dans la seconde, sans que jamais ne soit cité Jean Rollin. Avec, comme à son habitude universitaire trait de caractère, le Magazine littéraire aime à creuser les veines de ses sujets en profondeur alors que Lire peut paraitre plus superficiel mais en même temps plus proche aussi de certains lecteurs. L’interview d’Anne Rice dans Lire, auteure de Entretien avec un vampire adapté avec succès au cinoche ne nous apprend pas grand-chose sur son art consommé des suceurs de sang à la Nouvelle Orléans. Il n’empêche, son plaidoyer pour le fantastique est convainquant : « Le registre du fantastique me parait être le meilleur registre pour capter nos joies, nos souffrances, nos tragédies. Aussi, il permet de nos rappeler que nous sommes tous des monstres ». (Lire page 38)
N’est-ce pas justement dans le roman Dagmar du Bartos dans lequel j’apparais comme la doudou de la vampire qui partage sa couche ? Celle-ci en état d’excitation intense éructe que « Bram Stoker est un imposteur » ! : http://www.syblio.com/dagmar
Elle y va fort quand même et en même temps, elle n’a pas tort ! Depuis l’épopée de Gilgamesh et plus proche de nous en Europe, de drôles de bestioles errent sous couvert des vampires, avec les striges, goules ou kères et autre bestiaire de l’étrange rivé à l’imaginaire populaire. En sus, des religions se sont régalées du cadavre exquis du Christ en consommant son corps et buvant son sang à chaque messe. Et puis aussi la lutte des classes a sévi. Autrefois, on soupçonnait les forgerons, bûcherons, bergers ou paysans d’être des vampires. Ils étaient gras du bide, le teint vinacé et le plus souvent illettrés. La Roumanie a développé un sacré folklore autour de cette thématique. Alors qu’en littérature, ils revêtent les habits, la distinction et les titres de la noblesse. Ils se nomment : la comtesse Millarca von Karnstein, lord Ruthven ou le célèbre comte Dracula. Ils sont incarnés sous les plumes non moins innovantes que celle de Stoker, Baudelaire, Goethe, Polidori, Théophile Gauthier, le Fanu, Prosper Mérimée et tant d’autres…. !
Su vous croisez une ou un vampire la nuit, Il existe au moins trois repaires infaillibles sur lesquelles nous serons pour ainsi dire toutes et tous d’accord pour les reconnaitre et les démasquer. Elle ou il ne survit qu’en consommant sans-cesse du sang. Un vampire est avant tout un mort-vivant et non un esprit ou un démon. Enfin, il a la faculté d’exercer ses dons en transformant ses victimes en vampire.
Petit clin d’œil en passant avec l’exposition consacrée à Paname au romantisme noir, comme pour transcender nos peurs ancestrale et proclamer haut et fort que l’amour est plus fort que la mort !
Alexis Broca dans le Magazine littéraire oscille son regard vers les contrées du fantastique avec quelques figures mythiques qui se sont aussi intéressées au phénomène du vampire, comme reflet de notre âme. Lovecraft n’est bien sûr pas absent du tableau. Stephen King, dans son second roman Salem, raconte l’irruption cutanée et les déflagrations que produit un vampire qui va dévaster une contrée désuète. Richard Matheson dans Je suis une légende est à la violence qui se fait violence, le mouton qui va à l’abattoir. C’est gore et transgressif, même si le film adapté de son roman est une raclure de bidet. Bret Easton Ellis nous surprend encore une fois là où on ne l’attendait pas. Dans Les secrets de l’été tiré du recueil de nouvelles Zombies, il se joue des métaphores. Si bien que « le parallèle établi par l’Homo matérialiste modeste des fictions ellisiennes et la figure monstrueuse et ancienne du suceur de sang en dit long : l’individualisme triomphant des milieux favorisés produit des êtres négatifs et superficiels qui peuvent s’assimiler au vampire ».* 1
Philip K. Dick (clin d’oeil à Olivier Moyano) dans La dame aux biscuits introduit le vampire psychique. Une vieille dame épave vivante à l’aube de sa mort imminente invite un petit garçon chez elle pour lui offrir des biscuits. Seulement, le môme tombe malade alors que la mamie rajeunit et redevient une jeune femme pimpante fière de son charme. Des vampires de la sorte pullulent dans notre entourage sans pour autant jouer des canines et viser notre cou. « Le vampire psychique de la littérature fantastique est un prédateur, un dominateur et un parasite dont le comportement n’est pas sans rappeler celui de certaines personnes bien réelles du monde où nous vivons. Montague Summers a fait remarquer l’extraordinaire ascendant de certains orateurs qui parviennent d’une façon quasi hypnotique à capter totalement l’attention de leur auditoire et, d’une certaine manière, à le vampiriser. On se souvient des discours enflammés d’Adolf Hitler qui parvenaient à fanatiser des foules énormes ». *2
Lire nous offre une vampirothèque esthète assez complète.
Mais à vouloir toujours les rajeunir en les rendant si séduisants et ouvrir les champs grisants des vampires à un public toujours plus large, ne risque-t-ils pas de se choper un coup au moral, et ranger leurs canines au rayon des accessoires ? Les années 2000 ont radiné les faces blafardes rendues présentables comme des animaux sociaux acceptés et acceptables presque banaux. Parmi les adolescents boutonneux qui se sont emparés du phénomène vampire, il y a cette tueuse nommée Buffy qui ne m’a jamais bluffée mais au contraire toujours ennuyée. Plus proche de nous aux Etats Unis l’investiture de la conscience jeune est tombée entre les mains de deux auteures féminines qui roulent pour les deux forces réactionnaires en présence dans ce pays qui ne jure que par la bible. Aux prochaines élections littéraires entre républicains et démocrates, non seulement je m’abstiens mais je brûle en sus ma carte d’électrice, à supposer que j’en ai une.
A l’aune du conservatisme et du puritanisme ricain, deux fameuses hâbleuses le cœur sur la main manipulent dans l’allégresse la jeunesse du monde entier, tombée entre leurs griffes. Stephenie Meyer, (rien à voir avec Russ Meyer le célèbre réalisateur subversif qui gicle des gros nibars à l’écran dans l’Amérique puritaine) nous a inspiré la série Twilight et tous ses dérivés. Dans le contexte de l’âge des découvertes de la vie et l’étendue innombrable de tous les plaisirs qui s’offrent, à l’instar de l’héroïne du Bartos… Sa Dagmar, 16 balais et déjà fugueuse, va s’accomplir en autonomie et devenir lesbienne vampire libertaire. Bella l’héroïne de Meyer revêt elle de son côté la ceinture de chasteté. « Stephenie Meyer, en digne mormone fait de son intrigue une apologie de la chasteté, dans laquelle la sexualité est clairement définie comme quelque chose de mal, d’interdit ».*3
Dans True Blood la série inspirée de la Communauté du Sud de Charlaine Harris, Sookie la blonde platinée tombe elle aussi amoureuse d’un vampire. Chez Meyer il s’agit d’un vampire végétarien ! Chez Harris, il se nourrit de sang synthétique ! Ils cohabitent avec les humains sous le versus de la normalité sociale. Toutes les déviances et les subversion, dues à leurs conditions de parias marginaux chez leurs ainés, ont été gommées comme par magie, pour les rendre présentables et les faire passer à table avec les humains mortels. Quelle catastrophe, cette strophe ! C’est tout un pan de la littérature de genre vampirique qui fait la nique à ses concepteurs, génies de l’invention.
Déjà qu’au cinoche les figures gominées du vampire incarnées par Bela Lugosi ou même Christopher Lee frisaient le ridicule à dévaler la pente du carmel avec leur cape à la Kong, alors que leurs ainés avaient de la gueule en noir et blanc du cinoche muet. Je pense notamment à l’œuvre expressionniste et au talent de Murnau et son Nosferatu (1922). Je laisse le mot à Roger Blin comédien et metteur en scène de théâtre au temps où il était encore critique de ciné : « Quoique j’ai vu Nosferatu plusieurs fois, il y a certaines scènes que je n’ai pas pu user, entre autres celles où Murnau a utilisé l’accéléré. Ce trucage est, je crois, plus terrible que le ralenti, dont le caractère étouffant, atroce, peut être caché par une souplesse gracieuse ou transféré en béatitude d’aquarium. (…) Songez aussi à la gêne qui vous prend à la vue d’une plante qui posse à l’accéléré. Le rythme végétal est devenu rythme animal. Nosferatu, c’est le rythme animal changé en rythme démoniaque ». *3
Je passe les songes d’une nuit d’été de Florence, la veuve éplorée de Stoker, qui cria au scandale : le cinématographe a vampirisé la dépouille de mon mari par la libre adaptation de Dracula, sans s’être permis au préalable de me demander l’autorisation. Le véritable titre pour ne pas trop choquer était : Nosefratu. Une symphonie de l’épouvante . L’acteur qui interprétait Nosferatu se situait aux antipodes des canons de la beauté vampirique chère à Stoker. Une espèce de squelette ambulant avec des crocs avait grossi le trait. Il s’appelait Schreck qui veut dire frayeur en allemand ! Avec le cinéma expressionniste allemand mais aussi avec tous les artistes de ce courant, ils ont transcendé la réalité avec un regard visionnaire, comme pour déjà mettre en garde leur public contre l’avènement du petit peintre viennois et sa clique au pas de l’oie.
Même si d’aucun voudrait qu’on l’oublie. Heureusement que dans les années 70, le fameux cinéaste Jean Rollin a réinventé le genre dans un esprit libertaire et baroque, d’une sensualité écarlate à vous dilater les prunelle dans l’excès de sensations très fortes. Eros débarquait enfin sur l’écran. Les vampires étaient pourvus d’un sexe et de tous les ingrédients nécessaires ! Ouf les chers anges ensuquaient de leurs moiteurs torrides la pelloche du père Rollin et buvaient le sang du Christ jusqu’au calice dans la joie et l’exubérance. Il jetait aux orties des siècles de puritanisme. C’est de ces vampires bien réels dans la réalisation de leur sens que se réclame le Bartos dans Dagmar, comme un hommage à Rollin. Brigitte Lahaie et Ovidie parmi les plus connues s’illustreront chez Jean comme un cadeau à son art et se révèleront pas seulement comme des femmes au tempérament physique accompli mais aussi comme des femmes d’esprit.
Fascination (1979), extrait du film de Jean Rollin avec entre autre Brigitte Lahaie qui tient « la faux » pas du tout comme un marteau !
Pour finir avec ce vaste thème jamais achevé du vampire, de la vampire devrais-je dire, je tenais à vous parler de la façon dont Jean Rollin aimait travailler en repérage à toujours remettre en question les conventions sociales et fonctionner à la pulsion créatrice.
A une centaine de kilomètres de Paris, en compagnie d’une jeune comédienne qu’il ne connaissait pratiquement pas….
« Nous passâmes devant un petit cimetière abandonné. J’avais un appareil photographique. Tout à coup, un désir fou, celui de la voir nue dans un cimetière me submergea. Je regardai alentour. Personne. Juste au loin le bruit d’un tracteur dans les champs. Il fallait faire vite : la lumière tombait. Quelqu’un pouvait surgir. D’une voie précipitée, je lui demandais de se déshabiller et de courir dans le cimetière. Sans un mot, elle le fit aussitôt.
Son visage lisse se mit alors à refléter une sorte de sauvagerie, ses yeux se creusèrent comme si, épuisée, elle venait d’être prise par plusieurs personnes. Elle se vautrait aux pieds des dalles moussues, s’allongeait sur les pierres tombales, éteignait les croix, s’en servait pour composer une image provocante d’elle-même. Elle ne me regardait pas. Ses yeux étaient perdus dans le vague, ou soudain fixes et chargés de la haine des conventions ». *5
Du grand art expressif, monsieur Rollin, comme souvent dans vos nombreux films !
Notes :
1 : in le Magazine littéraire : « S’ils ne se reflètent pas, ils nous reflètent » de Alexis Brocas, page69
2 : in le Magazine littéraire : « Les mangeurs d’âmes au régime sec » de Jean Marigny, page 57
3 : in le Magazine littéraire : « Nouveaux épisodes » de Clémentine Baron, page 75
4 : in La Revue du cinéma n°25,1931 in article de Hervé Aubron : Les rôdeurs des salles obscures, page 76 in le Magazine littéraire
5 : In Jean Rollin : Moteur Coupez ! Mémoires d’un cinéaste singulier, éditions e/dite, novembre 2008



