« Un Anonyme Nu dans le Salon » d’Idan Wizen photographe
Depuis Claude Jacquot avec ses « Nues tout simplement » et les tomes 1 et 2 ainsi que son film documentaire, mais aussi avec Sarah Aubel, j’ai déjà décrit mon enthousiasme pour leurs œuvres singulières et originales. Désormais, ici et maintenant des projets similaires ou apparentés pointent le bout de leur lorgnette. Idan Wizen basé à Paname offre son salon et son studio à de parfaits anonymes femmes et hommes, pour venir poser devant son objectif dans le plus simple appareil et éclore leur nudité à visage découvert. Il expose et publie son travail de qualité « Un Anonyme Nu dans le Salon », avec cependant l’expression dubitative et quelques réserves de ma part !
Les Nues au nu en toute simplicité et dans leur élément naturel des modèles uniquement féminins de Claude Jacquot, posant en toute simplicité en noir et blanc, sans aucune fausse pudeur apparente, puisque volontaires et motivées sous le regard bienveillant de cet homme si pudique et d’une extrême sensibilité, m’avaient littéralement bouleversé. J’avais adoré la mise en relief de la ou les photos de la femme avec en vis-à-vis ses impressions textuelles. C’était comme une osmose entre le texte et les corps au sein des pages de ses ouvrages. Du très grand art et un regard extrêmement respectueux et valorisant pour ces femmes formidables.
Pour mettre en abîme, ce que je ressens de la démarche d’Idan Wizen, c’est encore une proposition honnête, certes, mais dans un contexte tout autre. Il s’en explique dans son livre. « Ces cent individus sont les cent premiers à avoir répondu favorablement à ma demande. Je n’ai fait aucun casting et je n’ai refusé personne. J’aurais pu vouloir faire des « quotas » pour avoir un panel plus « représentatif » de la société mais j’ai préféré prendre tous ceux qui voulaient bien, m’imposant la contrainte de faire avec celui ou celle qui se présentait devant moi. Pour chaque personne, j’ai réalisé une série de plusieurs dizaines de photographies dans l’optique de n’en garder qu’une seule : la meilleure, enfin j’espère. En ne gardant qu’une seule image, on permet d’immortaliser l’instant par ce seul et unique cliché qui sera l’accomplissement de ces deux heures d’effort et de lutte contre sa propre pudeur » (pages 9 et 10).
C’est le regard du photographe, Idan Wizen qui tranche dans le lard pour le choix de la photographie « la meilleure, enfin j’espère », croit-il. Dommage qu’il ne s’explique pas plus sur ses critères de choix. Alors que chez Claude Jacquot, c’est le modèle en accord avec le photographe qui choisit. Autre sacré différence notable, les quelques témoignages des modèles ne sont pas signés d’un prénom ! Anonyme, comme il apparait dans le titre ne signifie pas pour autant dé-personnification. On peut être anonyme et signer d’un blaze qui n’engage en rien. Il faut lire les commentaires attentivement et chercher des éléments grammaticaux de sexualisation pour savoir si on lit les propos d’un homme ou d’une femme et, en ce qui me concerne cela me fatigue vite. L’autre différence fondamentale, Idan photographie autant des femmes que des hommes à parité égale 50 / 50, alors que Claude ne délivre son regard qu’a des femmes.

Je ressens aussi chez Idan une démarche foutrement commerciale. Les textes émis dans son livre sont bilingues français / anglais et ouvrent les champs outre Atlantique et angliche. Il vend ses clichés sur son site dans une optique qui fait dire à un de ses modèles masculins « Finirai-je accroché au mur de votre salon ? » sous X du style H003 18 avril 2009. « Je ne vous connais pas, vous ne me connaissez pas… Qui suis-je ? Vous ne le saurez pas ! Pourtant vous pouvez me voir, voir mon corps, le voir mieux que nombre de gens qui eux ne me connaissent par cœur ». (page 19) Ses modèles, en guise de remerciement, reçoivent un cliché en retour, alors que Claude Jacquot offre un exemplaire du livre et va chez les personnes le déposer et en discuter. La relation humaine est toute autre même si elle est très riche dans les deux cas, puisque toutes les personnes photographiées sont très heureuses de cette expérience et gratifient le photographe de leur avoir permis de vaincre la sacro-sainte pudeur qui annihile nos capacités de communication en société.
En revanche, j’apprécie les précisions d’Idan sur son travail de photographe entre les pages. La qualité des photos est irréprochable, Idan est très pro ! Par contre, ce qui me gêne énormément dans toutes ses photos sans exception, c’est le jeu de la chorégraphie de ses modèles qui cherchent l’originalité de la pause par tous les moyens pour planquer à couvert la marque de leur genre sexuel. Des seins et des fesses, vous en verrez, mais n’allez pas chercher au naturel une virgule ou le fendu en points de suspension, point final. Etonnant non ? Ça me choque énormément, d’autant qu’Idan dans son plaidoyer du libérateur des corps s’offusque de l’effacement de « L’Origine du Monde » de Gustave Courbet sur le grand écran de Fascedebouc ! « Je voulais lui offrir (au spectateur) une nudité saine et sans vulgarité, une nudité qui montre avant tout un portrait, un sourire ou un regard d’une personne de tous les jours ». (page 11). « Une nudité saine » sans le genre, bonjour la sainteté, amen ! Alors que chez Claude Jacquot, une fois encore, toutes les nudités de ses modèles sont saines et montrent, pour celles qui l’ont désiré, tout leur corps au naturel sans cache-sexe intempestif.
On pourrait aussi déblatérer des heures à propos de l’art dans ses représentations officielles et reconnues, Idan Wilsen aura droit d’exposer au festival européen de la photo de nu à Arles en mai prochain, alors que Claude Jacquot nada ! Cachez ce nu que je ne saurai voir ! A croire que seuls les nus commerciaux ont droit à la consécration et les nus naturels sont bon à jeter à la poubelle !

Et pour compléter le tableau d’une exposition, Idan s’appuie en préface très intéressante et ouverte, comme pour une validation intellectuelle de son travail, sur les propos de Christophe Colera, sociologue et auteur notamment de « La nudité, pratiques et significations »,que j’ai déjà chroniqué et interviewé avec grand plaisir et dont j’estime les travaux. Il met l’accent sur « la démocratisation du nu ». « En même temps, et c’est là tout le paradoxe, le malaise devant la nudité – la sienne propre comme souvent aussi celle d’autrui – perdure et même parfois tend à augmenter. Il demeure dans nos sociétés une crainte du désir sexuel encore fortement associé à la nudité, la peur des désordres et des violences qu’Eros occasionne – allant des crises de jalousie aux viols en passant par tant d’autres formes de domination psychologique ». (page 4).
Alors, chez Idan, qu’est-ce qui prédomine dans son art ? Le nu artistique, le nu commercial, le nu pudique ou le nu révolutionnaire qui fait sauter tous les carcans de l’esthétique corporelle sur papier glacé, ventant des produits manufacturés, ou encore le nu libérateur… je laisse le dernier mot à la finesse de Christophe Colera : « Au lecteur d’en juger, et d’en décider ! » (page 7)
A suivre…

Un Anonyme Nu dans le Salon : Genèse les 100 premières photographies d’Idan Wizen, éditions Regard Sociétal, textes en français et en anglais, préface de Christophe Colera, format 20 sur 20 cm, 120 pages, décembre 2012, 25 euros
Visuels : copyright Idan Wizen