Munch expose son œil d’une modernité sidérante à Beaubourg !

Munch expose son œil d'une modernité sidérante à Beaubourg !

Enfin une exposition au grand jour qui martèle un Edvard Munch (1863 / 1944) visionnaire des arts en mouvement qui s’intéresse à toutes les nouvelles expressions tant du cinéma et de la photographie. On est loin des clichés éculés par la littérature nordique du suicide de l’âme en tergiversation dans l’obscurité d’un hiver aux conventions amères. Peintre des scènes de genre, de ses autoportraits sans complaisance, il innove sur toutes les lignes de front et dégage une vision existentielle : un cri créatif et expressif jouissif ouvert à la modernité.

Bousillé par une enfance bourgeoise aux accents chrétiens d’un catéchisme de la bienséance en société, Munch a transpiré une première respiration à Kristiana l’ancienne Oslo, à la rencontre de l’avant-garde artistique de son époque tant naturaliste qu’anarchiste. Il séjourne à trois reprises à Paname et exclame un premier scandale à Berlin en 1892 qui le galvanisera à peindre à contre courant et le plus librement possible. Avant de s’isoler durant l’occupation de la Norvège par les nazis et d’avoir été considéré comme appartenant à « l’art dégénéré  » par ce régime au pas de l’oie, il n’est pas sorti indemne de cette époque exécrable à sa création.

Plusieurs cycles thématiques vont occuper sa création de la « Frise de la vie » et ses représentations de l’existence, de l’amour et de la mort. Précoce à 20 balais il s’engage à peindre les vrais gens les vivants : « Nous devons cesser de peindre des intérieurs avec des gens qui lisent et des femmes qui tricotent. Il nous faut peindre des gens vivants, des gens qui respirent, sentent, souffrent, aiment ». Son fameux « Le Baiser » de 1897 n’a pas la mièvrerie d’un Klimt enluminé allumé à ses ornements d’or et d’argent. « Le Baiser  » de Munch est un bouche à bouche affamé ou les visages d’un homme et d’une femme se mangent littéralement et fusionnent. Du jamais vu encore en peinture ! Sa « Vampire » (1893 / 1894) a aussi du mordant ! Sa chevelure rouge sang se confond avec le raisiné tiré des veines de sa victime. C’est vrai que son rapport aux femmes et l’image qu’il a voulu donner d’elles dans son œuvre est assez complexe et fruste. Quand l’attirance tire sa référence à la menace, il y a du vécu, pour sûr ! « La danse de la vie  » (1899 / 1900) représente au premier plan trois fois la même femme : Tula Larsen qui fut sa compagne. Au centre en robe rouge elle vampe l’homme dans ses bras qui n’est autre que Munch. A droite un autre homme : Gunnar Heiberg souriant serre une jeune femme qui tente de lui échapper. Munch dépeint son ressenti vis-à-vis de cet homme qu’il soupçonna d’avoir été l’amant de Tula. Ses soupçons eurent la vie dure, si bien qu’il baissa la garde et perdit même une phalange en 1902 dans l’apothéose d’une dispute à la gâchette d’une arme à feu. Chaud chaud, l’esprit et le corps échauffés d’un Munch  !

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Ses autoportraits photographiques peignent son autobiographie illustrée. Comme pour les balbutiements du 7ème art, Munch construit sa picturalité brute à la façon de l’effet majeur pour le public confronté pour la première fois avec « L’arrivée d’un train en gare de la Ciotat  ». Les voyeuses et voyeurs de ses tableaux s’en prennent plein les mirettes et gare aux sabots du « Cheval au galop  », qu’il ne vous écrabouille au passage !
Désormais, on ne sera plus jamais passif au regard de son œuvre coup de poing. Déjà dès les années 1880 / 1890, il actait ses toiles tels des décors de théâtre. Avec la série de « La chambre verte », il nous conviait à partager la table au premier plan du personnage principal dans « La Jalousie est un motif » qui remonte à son expérience berlinoise. Il dégomme déjà les lignes de mire du terreau impressionniste imprégné des scories du détail qui noient le poisson à l’hameçon fadasse de l’académisme pédant, qui se la jouera illustration de la boite de chocolat dans une société de consommation totalement déshumanisée. Lui s’active à la simplification extrême tant dans la composition que dans ses traits de génie qui seront repris avec enthousiasme par ses descendants, les expressionnistes allemands du groupe « Die Brücke  » (le Pont : 1905 / 1913), comme une thèse de la jeunesse en révolte contre les pères et une société totalement sclérosée, les corps en berne. Il concevait chez ces artistes un certain regard qu’on avait porté sur lui à ses débuts. A propos de gravures de Schmidt-Rottluff, il se serait exclamé spontanément : « Il est fou  » et reprenant ses esprits sous le choc de l’innovation : « Voilà que je dis de lui ce qu’on a dit de moi autrefois ».

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Munch, conteur en images, nous raconte son monde alentour, non pas sur le mode courant des larmes de sang, mais à la façon d’un cinéaste qui s’intéresse aux faits divers et illustre ses propos sous forme d’un story-board peint comme dans ses deux toiles « Bagarre ». Il n’est pas non plus le reclus flippé trop souvent conté. Il aime et se passionne pour les balbutiements des nouvelles technologies de son époque et sait aussi sans complaisance pour sa pomme les retourner contre lui-même. L’exposition illustre parfaitement la corrélation entre l’artiste peintre et le photographe qui se tire le portrait à bout portant en retournant l’appareil photo au plus proche de sa bouille. Effet garanti !

On suit aussi l’artiste aux différentes phases de son développement. L’hémorragie dans l’œil droit dont il souffrait sera aussi un révélateur pour lui dans sa démarche artistique, quitte à frôler l’abstraction dans le trouble de sa vision charriée sur les toiles.

On résume trop souvent Munch à son célèbre tableau « Le Cri  » (1893). Je préfère lui donner la parole, histoire aussi de taire toutes les inepties qu’on a pu porter à sa noble personne. « Le soleil se couchait. Il baignait dans les flammes, plongeait sous l’horizon. C’était une épée de sang enflammée qui coupait en deux la concavité des cieux. Le ciel était ciel de sang, strié de lames de feu. Les collines se teignaient d’un bleu intense. Le bleu, pâle et terne, le jaune et le rouge taillaient le fjord. Le rouge sang explosait et éclaboussait le sentier et la rambarde (…). J’ai senti monter un grand cri et j’ai entendu ce grand cri ».
Franchement, en plus de peindre, graver, photographier, écrire… à toujours nous surprendre, le gus avait une plume pas dégueu pour autant. Je dirai même plus, quel pinceau et quelle plume Monsieur Munch !

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Cette exposition vous convie à rencontrer toutes les facettes de cet artiste hors norme et d’une modernité absolue. Bienvenue à votre regard neuf sur la question et à cette invitation au voyage. On ne refuse pas un regard venu d’Oslo et la Norvège, un pays encore qui résiste à la névrose d’une Europe tétanisée en robe de chambre qui va à sa perte. Comme si l’art de Munch pouvait aussi reculer notre degré d’assujettissement et de renoncement et nous ouvrir d’autres horizons de résistances ! Cette exposition pas banale, pose les questions qui peuvent nous déranger à propos d’un artiste habité par son époque, un homme absolu et passionné par son art et toutes les nouvelles expressions de la modernité.

Edvard Munch, l’œil moderne, au centre Pompidou, galerie 2, du 21 septembre 2011 au 9 janvier 2012

A voir également en province : Edvard Munch, Peinture, estampes de Bergen Kunstmuseum, au musée des Beaux-Arts de Caen du 5 novembre au 24 janvier 2012

Visuels :

Cheval au galop, 1910-1912
Huile sur toile - 148 x 120 cm
© Munch Museum / Munch-Ellingsen Group / BONO 2011
© Adagp, Paris 2011

La Bagarre, 1932-35
Huile sur toile - 105 x 120 cm
© Munch Museum / Munch-Ellingsen Group / BONO 2011
© Adagp, Paris 2011

Autoportrait « à la Marat », clinique du Dr. Jacobson, Copenhague - 1908-09
Epreuve gélatino-argentique - 8.1 x 8.5 cm
© Munch Museum / Munch-Ellingsen Group / BONO 2011
© Adagp, Paris 2011

Nuit étoilé - 1922-1924
©Munch-museet, Oslo, Norvège
©Adagp