George Lautner nous parle des Guignolos

George Lautner nous parle des Guignolos

A l’occasion de la sortie en DVD des « Tontons Flingueurs » et des « Barbouzes », nous avons rencontré le réalisateur George Lautner. Il évoque des souvenirs de tournage et son amitié pour Michel Audiard.

Comment avez-vous connu Michel Audiard ?

George Lautner : Je l’ai connu sur le film de Norbert Carbonnaux, « Les corsaires du bois de Boulogne », dont j’étais l’assistant. C’était en 1953. On était toujours fourré ensemble. On est vite devenu des amis. Et le premier film que j’ai fait avec lui fut « Les Tontons flingueurs ». J’avais déjà fait plusieurs films avant, comme les « Monocles » avec Paul Meurisse et Bernard Blier. Michel les avait tous vus. Il s’est aperçu que je savais mettre en valeur des dialogues. Il y a des réalisateurs qui aiment les acteurs, d’autres les paysages, d’autres encore qui préfèrent la technique. Moi, j’aime les acteurs qui parlent. Et j’aime exprimer leurs sentiments de près, en gros plan. Et ça, ça a plu à Audiard.

Comment travailliez-vous avec Audiard ?

Pour les « Tontons », on est parti du bouquin d’Albert Simonin, « Grisbi or not grisbi ». On en a gardé qu’une page et demi : la scène de la mort du mexicain. De même, quand nous avons fait « Flic ou voyou » avec Audiard, d’après le roman de Michel Grisolia, on a juste gardé l’intrigue. Ensuite Audiard brodait autour de façon géniale. Il inventait une tonne de choses. Pour les « Tontons », l’écriture était d’autant plus facile que nous avions déjà les acteurs. Ventura, Francis Blanche, Blier, Jean Lefebvre étaient déjà engagés alors que nous n’avions même pas fini d’écrire le scénario ! Il m’est arrivé, pour des films avec Belmondo, de ne pas avoir commencé d’écrire une ligne que la date de sortie du film était déjà fixée. Je vous garantie que même les plus fainéants se seraient mis au travail ! Je me souviens de notre première séance de travail pour les « Tontons ». Pour nous obliger à travailler, Gaumont nous avait loué trois suites contiguës dans un hôtel de Versailles. Le soir, j’arrive : personne. Audiard et Albert Simonin n’étaient pas venus. Je suis reparti aussitôt. Ça commençait bien ! Le travail des « Tontons » était assez sérieux. On s’enfermait tous les trois pour construire le film oralement. On jouait les scènes que nous inventions. Simonin en rédigeait une première version avec des dialogues indicatifs. Ensuite, Audiard reprenait tout. Après avoir bien ingurgité toutes les séances de travail, il écrivait les dialogues tout seul chez lui. Une quinzaine de jours seulement lui suffisaient. C’était impressionnant. Le but était surtout d’écrire pour Lino Ventura. Mais Audiard se lâchait davantage dans les dialogues de Blier.

Comment était l’homme ?

C’était un type multiple. Tous ceux qui l’ont connu ont une image de lui différente de celle des autres. C’était la fantaisie née. Un homme d’une grande érudition. Il avait tout lu, tout vu. Quand on pense qu’il était livreur de journaux puis soudeur ! Pour moi, Audiard, c’était un réconfort. Une chaleur humaine. Je me sentais protégé à ses côtés. Quand ça allait mal, il me disait : « on les emmerde tous ! Allons plutôt boire un coup. » Des coups, on en a bu ! Sur « Les Barbouzes », il allait parfois remonter le moral à Lino qui doutait souvent.

Comment s’est passé « Les Barbouzes » ?

Le travail était beaucoup plus flou. Le récit, plus décousu. Il y a des longueurs. Tout est moins percutant que dans les « Tontons » : les dialogues, la mise en scène. D’ailleurs on a modifié pas mal de choses pendant le tournage. Notamment les scènes entre Lino et Mireille Darc. Je les voulais plus sentimentales. Je ne suis pas totalement satisfait des « Barbouzes ». L’écriture et le montage manquent de rythme. Je le ferais tout autrement aujourd’hui. C’est un film trop déjanté. A tel point que je ne voulais pas que Lino assiste au tournage des scènes de Francis Blanche qui en faisait trop. Il en aurait été horrifié. Manque de chance, Blier lui cafetait tout. Heureusement qu’avec Lino on s’adorait. J’admirais l’homme. On avait une confiance réciproque. Il était très exigeant Il avait des principes. Par exemple, il ne voulait pas embrasser une femme dans un film. Pour pas que ses enfants aient une mauvaise image de lui, plus tard. Mais il savait déconner. Les acteurs se sont bien amusés pendant le tournage. Ils étaient très complices.

Comment voyez-vous vos films aujourd’hui ?

Je ne renie aucun de mes films. Surtout quand ils m’ont apporté le succès. Si ces films survivent, c’est qu’il doit y avoir des qualités. Je commence seulement maintenant à avoir confiance en l’avenir des « Tontons Flingueurs ». On m’a fait un hommage à Paris le 12 septembre dernier. Revenir 40 ans après sur un tapis rouge qu’on déroule sous vos pieds, avec tous les copains dans la salle, les affiches de films, les assistants, les figurants, c’est bouleversant.

Chez Gaumont :
« Les Tontons Flingueurs », 1963
« Les Barbouzes », 1965

Chez Gaumont :
« Les Tontons Flingueurs », 1963
« Les Barbouzes », 1965