« Le baiser de la femme araignée » : l’archétype de la femme soumise !

« Le baiser de la femme araignée » : l'archétype de la femme soumise !

En 1985, Hector Babenko adapte au cinéma le roman de Manuel Puig et rend hommage aux femmes argentines qui ont souffert les premières dans leurs chairs, de la junte argentine au pouvoir dans les années 1970. Mais au lieu de s’attaquer au problème à la base, il s’inspire des souffrances des prisonniers masculins dans les geôles pour illustrer sa problématique de la femme soumise à travers le personnage de Molina, homosexuel et travesti interprété avec brio par William Hurt. Un film fort qui bat les schémas en vigueur. Je vous le recommande fraternellement et chaleureusement.

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Franchement, je vous demande un peu, quel rapport existe-t-il entre deux hommes qui partagent la même cellule dans un pays d’Amérique latine et le titre pompeux de mon article à résonnance féminine ? Valentin (Raul Julia) est un journaliste révolutionnaire arrêté et torturé pour ses convictions politiques et Molina (William Hurt qui reçut pour son rôle la palme d’or du meilleur acteur à Cannes en 1985) est homosexuel condamné pour affaires de mœurs. Comment une femme soumise a-t-elle pu s’incarner dans ce duo imposé ?

En creusant la piste, on se rend compte que Molina est très féminine et qu’il / elle raconte ses films à Valentin, pour rendre la détention plus viable. Il y a des femmes dans ses films, qui sont certes un peu nunuches. Valentin finit par se les approprier en transférant le visage de sa bien-aimée dans les images, alors que Molina est attiré par les uniformes des officiers nazis. Après tout, à chacun ses représentations, il faut tenir le coup ! Dans son roman Le vagabond des étoiles, Jack London offrait déjà la possibilité à son héros de sortir de son corps muselé dans une camisole de force pour se rire du directeur de la prison et de tout le système répressif. C’est Manuel Puig (1932 / 1990), l’auteur du roman Le baiser de la femme araignée dont la voix et la présence se situent dans le supplément du DVD, qui finira par m’éclairer.

Dans les années 70, la junte au pouvoir exerçait son pouvoir par les armes et Manuel fut menacé de mort. « L’Argentine était sous régime militaire. La censure s’exerçait d’une étrange manière. Mon nom s’est retrouvé sur une liste qui regroupait des opposants à Perón. Le groupe nazi triple A, soutenu par Isabelle Perón a contacté mes parents pour exiger que je quitte le pays dans les plus brefs délais ». Seulement au moment de partir, il croise des prisonniers politiques libérés. Il les côtoie et les questionne sur les traitements qu’ils ont subis. L’idée de son roman éclot. Mais au lieu de parler des révolutionnaires marxistes ainsi que des autres prisonniers politiques et l’oppression sociale, il s’intéresse d’avantage à la soumission exercé par le machisme sur les femmes.

« Le mouvement féministe commençait à susciter de nombreux débats. Je soutenais le mouvement de libération des femmes, mais je trouvais qu’un aspect était négligé. Si l’archétype de la femme soumise était si tenace depuis des siècles, c’est qu’il devait exister un certain atout là- dedans. Tout ne pouvait pas être négatif. J’ai donc cherché à cerner le côté positif dans l’archétype de la femme soumise. J’ai donc voulu écrire un roman à ce sujet. Mais dans la vie je n’ai trouvé aucun exemple féminin, suffisamment digne d’intérêt pour plaider en ma faveur, de l’archétype de la femme soumise. Elle devait à tout prix occuper le centre de l’intrigue et posséder la détermination nécessaire pour dire : Non, je ne veux pas que ça change ! Cette situation me convient. Je me suis donc mis en quête de cette femme, car c’est la méthode que j’utilise. J’invente très peu et préfère me baser sur le modèle existant. Je n’ai trouvé en Argentine dans les années 72 / 73, pas une seule femme croyant farouchement que c’était l’archétype idéal. Tout le monde était sceptique. Puis un jour j’ai entendu une voix. Elle n’était pas féminine mais efféminée. Elle m’a dit : j’adore cette idée, j’adore être dominée ! En fin de compte, la seule femme capable de défendre cette vision n’a jamais pu connaitre cette situation dans sa propre vie. Il s’agit donc du personnage principal du roman. C’est l’unique femme disposée à défendre cette fabuleuse idée. C’est ainsi qu’à démarrer l’écriture du Baiser de la femme araignée ».

Le personnage de Molina interprète à merveille, la femme soumise dans la peau d’un homme féminisé. Il fallait la trouver cette idée, dans une société machiste. Hector Babenco qui a réalisé le film ouvre le fil du film dans le film avec les intrusions des personnages extérieurs à la prison qui sont rêvés voir fantasmés. Entre temps, Molina est régulièrement appelé par le directeur et se révèle balance pour une sortie anticipée. L’interprétation des deux hommes est grandiose et la femme rêvée, voir aussi réelle qui se mue dans la toile de la femme araignée, multiplie ses aspects. Sonia Braga est parfaite dans ses différents aspects.

Lorsque le cinéma était devenu la seul échappatoire des hommes qui aimaient les femmes à égalité en Argentine, histoire de se réfugier dès gamin, sur les strapontins et s’évader de la réalité triviale des horribles machistes en vigueur dans les mentalités de toute une société. « Dans mon souvenir, la seule chose qui pouvait réconforter un homme, c’était le pouvoir, le pouvoir de l’argent ou celui des armes. Il y avait un mépris total pour la réflexion et la sensibilité, la confiance en soi était exacerbée. Si vous ne vous comportiez pas comme un rustre, vous étiez montré du doigt. Il fallait dominer autrui pour exister en tant qu’individu. Pour moi, c’était tout simplement fourbe et humiliant. C’était une vraie maladie en Argentine ». (Manuel Puig)

Hector Babenko a su dans les moindres regards retranscrire l’archétype de la femme soumise par ce film très fidèle au roman. Son huit-clos fantasmagorique déroule la fable onirique où les personnages qui se frottent au réel s’y brûlent les ailes. Ras les murs dans la tête et dans les queues des mecs ! Le baiser de la femme araignée, comme une saignée laisse une trace pour la libération des femmes, dans ces cultures sud-américaines. Merdre aux uniformes et à toutes les formes des apparences pour tenir sous le joug les femmes ! Un film à voir entre copines et avec des hommes respectueux, un film talentueux et merveilleux.

Le baiser de la femme araignée de Hector Babenko, 1985, en éditions collector Blu-Ray et DVD, 115 et 120 minutes, version originale sous-titrée, master restauré et haute définition, distribué par Carlotta Films, 19, 99 euros et 24, 99 euros, 16 février 2011

Suppléments : Manuel Puig : les secrets de la femme araignée (9 minutes) / galerie photos et bande annonce

Voir en ligne : Carlotta Films

le 28/02/2011
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