Atelier de mémoire sociale à Bordeaux dans les années 30 !

 Atelier de mémoire sociale à Bordeaux dans les années 30 !

J’apprécie Bruno Loth pour son talent de conteur historien. Son feuilleton en BD des aventures d’Ermo aux éditions Libre D’Images, son Gavroche en noir et rouge de la révolution espagnole de 1936 en est déjà à son tome 5, avec son dernier épisode qui vient juste de paraitre. Il aime croquer l’enfance et nous revient avec les mémoires d’avant-guerre de son père Jacques, ouvrier ajusteur à Bordeaux dans les années 30 à l’orée du Front Populaire. La qualité graphique, des dialogues et des situations sont toujours au rendez-vous. Une chronique sociale authentique et vivante, absolument passionnante !

💡 Vous aimez cet article ?
Partagez-le. Le Mague vit aussi grâce à ses lecteurs.

Bruno Loth du Médoc, on se croise à maintes occasions, entre les salons du livre et de la BD, toujours enthousiaste et au fait de l’histoire des vrais gens. Déjà l’idée de raconter la guerre civile espagnole était en germe à la suite de discussions avec son beau-père, berger aragonais engagé dans les milices Républicaines. C’est tout naturellement qu’en se plongeant dans ses souvenirs et les mémoires de son père Jacques Loth, qu’il se lance dans l’aventure de le raconter. De ses cahiers et des photos dont il reproduit des extraits en fin de l’album, Bruno rend un hommage émouvant à son père et les combats des années 30, l’époque de tous les possibles et de l’espérance portée comme optimisme, suite aux souffrances de la guerre de 40 / 45. « La justice, la liberté, la nature et la paix étaient nos valeurs. Mais d’autres idées se répandaient en Europe : le fascisme en Italie, le nazisme en Allemagne, opposées à celle du communisme russe dont la révolution bolchévique en 1917 avait pu nous faire rêver un instant ». (page 90)

Dès les premières bulles, on se gorge à respirer un air rebelle et Bruno lance le contexte de cet esprit libertaire qui lui est si cher et fraternel. « Nous avons rendez-vous à 7 h 30 aux chantiers maritimes du Sud-Ouest, rue Blanqui… Un comble : cette rue haut lieu de l’exploitation des ouvriers, portait le nom de celui qui, le premier, avait lancé à la face des bourgeois « Ni dieu ni maître ». Cet aphorisme, mon père l’avait fait sien. Anticlérical convaincu, il avait renié le bon dieu depuis longtemps ! Ajusteur mécanicien, papa avait réussi à mettre de côté. Pour s’acheter un taxi, histoire de ne plus avoir de patron… » (page 5).

Bienvenue dans la famille Loth et fraternité. Jacques son père est apprenti à 16 ans en 1935, alors qu’il aurait pu continuer ses études. « Bien qu’étant bon élève, j’avais décidé d’arrêter mes études pour faire un apprentissage. Je voulais gagner ma vie rapidement… J’avais rêvé d’être instituteur, je serai ajusteur… » (page 11) Jacques embauche et Bertin un ouvrier confirmé l’initie aux gestes de précision. Insoumis il regimbe au bizutage et aux relations hiérarchiques. Ses temps libres, il batifole sur les pavés avec sa petite reine, lit beaucoup, dessine et partage des moments de complicité avec son frangin. Il croque les manifs. La famille fonctionne au cœur, toujours attentionnée au chevet de la mère souvent malade. Les mouvements des auberges de jeunesse forgent le copinage et les troubles sensuels. « Souvent le week-end, nous allions par les routes et les chemins d’auberges en auberges. Au hasard des étapes, nous faisions connaissance de jeunes qui comme nous parcouraient les routes de France à vélo, à pied ou en autostop ». (page 93)

Il y a l’épisode de l’éducation sexuelle en actes que propose le père à ses deux fils. « Nos fantasmes nous portent déjà du côté du quartier Mériadeck et de la rue de Galle ». (page 54). C’est papa qui régale. Mais attention, au boxon, la maison ne fait pas crédit !

Revenu à la dure réalité sur les chantiers, les coques sont comme des géants. Bruno Loth dessine des plans magnifiques en contre plongée. On suit son père et on prend de la hauteur. On a le vertige avec lui. On pige avec lui les différents corps de métier qui s’affairent. Bruno Loth a le désir du détail et de la véracité dans ses images d’époque. On s’y croirait. Encore une belle œuvre digne de l’artisan qui choisit toujours la difficulté avec ce format 19 x 21 dans lequel il excelle.

Si jamais, toi, la ou le jeune, les cours d’histoire au lycée en voie de disparition te gonflent d’ennui, je ne saurai trop te conseiller de lire cette bande dessinée qui recèle des informations innombrables sur la période du Front Populaire. Tu n’en sortiras que plus pénétré(e) et tu pigeras tous les ressorts. Merci encore à Bruno Loth qui s’adresse d’ailleurs à tous les âges des lectrices et lecteurs. Merci à cet éditeur La boite à bulles qui édite d’autres perles rares. J’aime l’esprit fin et le regard crayon de Bruno et ses gris bleus.

La prochaine fois que je croise ce cher Bruno Loth, je ne manquerai pas de lui demander, à quand la suite ? J’adore ce raconteur d’histoire. Bonne continuation à toute ton œuvre.

Apprenti Mémoires d’avant-guerre de Bruno Loth, éditions La boite à bulles, janvier 2011, 94 pages, 17 euros

Bruno Loth : www.libredimages.fr

Voir en ligne : Editions La boite à bulles

le 15/02/2011
Impression