« Paris la nuit, une épiphanie permanente »

« Paris la nuit, une épiphanie permanente »

Si Mona Cabriole s’affole, alors la Tengo éditions fait entrer dans sa maison des auteurs en herbe, qui ont du bagout et quelque chose à raconter du côté des tripes. On ne quitte pas Paname, « Paris la nuit » est un premier roman de Jérémie Guez, le premier opus de sa trilogie parisienne. Il s’ouvre et se referme autour d’Abraham, jeune personnage de la Goutte d’Or qui fusionne des embrouilles à foison et son désir d’un gros coup avec sa bande. Alerte et pour le moins vivant, ce court roman dégage de l’énergie et promet un auteur à suivre et à soutenir dans sa démarche littéraire. Bon vent Jérémie !

108 pages, d’un format court et haletant qui peut se lire d’une traite sans qu’un traitre mot en sus vous gerbe à la face. Je préfère des auteurs comme Jérémie qui clamse les envies de nombrilades à la poubelle textuelle de l’angotisme parigo. Jérémie Guez a le talent et la gouaille que j’aime, de raconter des histoires de personnes qui n’ont presque jamais droit au chapitre ou seulement dans les chroniques mortuaires et les idées morbides au ministère de l’intérieur.

C’est presque un huit clos nocturne écrit à la première personne singulière autour de minuit à Belleville, Barbés, Pigalle et du nord de la capitale. Paris la nuit, une épiphanie permanente qui vous laisse la tête toute retournée et le cœur asséché. (page 6).

On dort peu dans ce roman éclairé aux néons. Quand les pognes du héros le démangent de prêter main forte à son potos Goran, né le même jour que lui, ça finit chez les keufs et leur accueil triomphant. L’odeur est acre, le sang, la sueur, l’urine se mélangent à l’eau de Javel dont sont arrosés sommairement les sols et les murs de chaque prison. Cette atmosphère suffocante est reconnaissable d’entre mille. (page 12).

Atmosphère, atmosphère, Abraham a vraiment une gueule d’atmosphère, le cave ! D’autant qu’il ne peut blairer son blaze. Je déteste mon prénom. Entendre résonner ses syllabes est pour moi un supplice. Abraham, un nom de prophète, donné à un type sans diplôme, qui préfère vendre de la drogue plutôt que de trouver un boulot. (page 18)

Il vit chez son pater embrumé de télé. Il a une petite amie des quartiers rupins. Heureusement que pour gagner de la tune, il y a les universités et ses zombis. Je déteste la rive gauche, c’est plein de connards blasés par leur existence de fils à papa désœuvrés qui claquent l’argent parental en acides. (page 21) Pauvres riches qui font la révolution dans les cafés, les veines chargées d’un cri désuet ! Tous ces connards qui culpabilisent d’être fils à papa et qui ne rêvent que d’une vie aventureuse, veulent être comme moi. Je les fascine parce que je suis capable de casser le nez de quelqu’un qui me regarde mal. Ils ne savent pas qu’au fond je les envie car non seulement ils sont friqués aux as, mais en plus ils sont cultivés. (page 59)

Seulement, à force d’ennui et l’envie de s’en fiche plein les fouilles sans trop se fatiguer, ça a un coup, un gros coup justement. Braquer une salle de jeux illégale, c’est tout bénef, d’autant que les pigeons n’iront pas demander leur reste aux poulets. A cinq on se sent plus fort.

Je ne vous raconte pas l’intrigue, à vous de la découvrir par vous-mêmes ! Non mais sans dec, nom d’une cacahuète. C’est dingue, elles et ils veulent tout savoir sans se casser le derche…

Existentiel, il a le temps le cave, avec tout ce qu’il ingurgite, de comprendre sous quel ciel il se lève et déplace sa carcasse. La nuit, je ne dors plus. Je somnole, hébété par la drogue et l’alcool qui viennent lancer sa combustion d’un grand réservoir de haine. Je suis sûr que ma tête finira par me tuer, que cette roue de l’intérieur, qui se met en branle en un éclair et qui tourne de plus en plus vite une fois lancée me rendra fou. Un jour, elle se détachera, quittera son axe et heurtera sans interruption les parois de mon crâne. Je vis en sursis et n’ai qu’un seul souhait : retarder l’échéance. (page 73)

Cette échéance qui nous tance à chaque page, le personnage passe à l’acte et se perd dans ses repères. Qui de la vie ou de la mort danse le foxtrot et lui rabote ses derniers instants ?

Jérémie Guez ne nous rend pas son Abe plus sympathique pour autant. On suit le héros, on lui colle aux basques et dans sa trogne et ses divagations chimiques. On ne vous demande pas pour autant d’avoir la trique pour lui ou les fontaines de jouvence. On sait qu’il joue à la vie brève avec son meilleur pote. Ce que j’aime le plus chez Abe, c’est son côté hors norme qui fait le beau, une arme en pogne et s’en tamponne comme de l’an 40, de ce qu’il va survivre de lui. La majorité des gens ont peur de la vie et la seule chose qui les empêche de se flinguer c’est de croire qu’il y a une justice, que finalement tout ira bien pour eux. A aucun moment ils n’envisagent la vie comme un processus chaotique, comme quelque chose de fortuit, qui ne doit son cours à une volonté supérieure mais seulement à un lancer de dé. Un dé dont on connait ni la forme ni le nombre de faces. (page 101)

Et en plus, c’est foutrement bien écrit, avec du style, vous ne trouvez pas ?
Je ne vais surtout pas lui afficher une étiquette, on dirait du, afin de continuer de brouiller ses piste, mais aussi pour que Jérémie Guez poursuive de nous balader dans son Paris à lui. Moi je le suis avec entrain. Rien ne va plus, les jeux ne sont jamais faits et j’ai pris beaucoup de plaisir à le lire. A suivre les deux prochains tomes de sa trilogie. Pour sûr, je veux, d’autant que Jérémie est un très jeune homme né en 1988 ! Il promet le bougre et tant mieux. Il se bouge et bosse sa plume et en connait un rayon sur ses quartiers préférés de Paname. Tout pour me plaire !

Paris la nuit, de Jérémie Guez, éditions la Tengo, 108 page, 9 février 2011, 12 euros