Une intéressante étude de Ka avec La BaZooKa

Une intéressante étude de Ka avec La BaZooKa

En décembre, la compagnie La BaZooKa nous a présenté au Havre un Ka qui fera date. La rencontre avec Björn-Zigmund Köenisberg n’a pas laissé indifférents les fans d’Adriano Celentano et de Kiss. Quant aux amateurs de danse contemporaine, ils en redemandent. Ils seront servis du 16 au 18 février à Rouen.

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Le public prend place dans le théâtre des Bains-Douches avec les éléments que La BaZooKa a bien voulu donner sur ce mystérieux Björn-Zigmund Köenisberg, un artiste de cabaret à tendance cubiste. Ce Suédois de 39 ans serait à la fois une sorte de sosie de l’Américain Gene Simmons (bassiste du mythique groupe Kiss) et un fan du chanteur comédien italien Adriano Celentano… Amoureux de la boulangère et candidat à la mairie de sa ville natale, ce lecteur de Peter Pan nous laisse perplexe. Info ou intox ?

Le spectacle à caractère chorégraphique commence. Le sol de la scène est un damier blanc et noir sur lequel sont posés deux tabourets en plastique blanc et un fauteuil orange années 70. Des murs miroirs cernent l’espace. Trois personnes, deux hommes et une femme, sont installées dans une sorte de sauna d’où ils finissent par sortir. Tous sont chaussés de moonboots un peu particulières, des sandalettes collées sur d’épaisses planches en mousse verte et bleue comme on en trouve dans les piscines. Et puis il y a cet entêtant, cet envoûtant et imprononçable Prisencolinesunaciusol. Un rap débridé avant l’heure.

Si la performance chorégraphique est là et bien là, une autre, vocale, s’impose rapidement. « Ai ai smai senflecs / eni go for doin peso ai / In de col mein saivuan / prisencolinensinainciusol ol rait / lu nei si not sicodor / ah es la bebi la dai big iour… » Nichés sur leurs semelles mouvantes, c’est ce genre de couplets extravagants que les danseurs-comédiens-chanteurs répètent jusqu’à l’obsession, jusqu’à l’épuisement. Déambulant, sautant, glissant, chutant, se contorsionnant devant les miroirs qui amplifient leur présence, les artistes décomposent, recomposent des syllabes mystérieuses qui finissent par prendre sens et à provoquer battements de pieds et sourires complices dans le public.

Oui, mais le rapport avec Gene Simmons ? Par un effet simple et efficace, la silhouette du bassiste maquillé en démon apparaît de l’autre côté du miroir. Assis dans un fauteuil, plus vrai que nature avec sa tenue glam-rock, il se lève et gesticule avant de disparaître pour nous laisser avec les trois héros de ses rêves alambiqués. Ceux-là, entre deux séjours dans le sauna, continuent à décortiquer à l’infini le furieux Prisencolinesunaciusol en faisant quelques clins d’œil à la chorégraphie originale d’Adriano Celentano.

Etienne Cuppens, le metteur en scène de La BaZooKa, nous en dit plus sur ce qu’il présente comme un « cabaret électoral ».

Paco : Es-tu certain que c’est ainsi que se déroulent les campagnes électorales ?

Etienne Cuppens : Hélas, non. Je fantasme sur une autre vision de l’engagement en société avec moins de bla-bla, un engagement de la voix, des corps et finalement moins d’esbroufe, de discours. Je rêve de voir du « spectacle-politique » - avec des hommes et des femmes qui tentent de relier les gens, qui leur donne envie de danser, de chanter, de crier ensemble – plutôt qu’une « politique-spectacle » qui ne fait que vendre du « fantasme de bonheur » en utilisant l’isolement des personnes. Avec Le Ka, on voit des gens qui répètent un numéro. Ce numéro peut sembler désuet et pourtant ce petit spectacle demande un engagement forcené et généreux qui me paraît être un petit bout d’humanité.

Paco : Je veux m’arrêter sur l’excellent casting de ce Ka. Nous avions déjà vu ces trois artistes réunis dans hOMARd (Frü frü). Un presque mariage de la carpe et du lapin entre Sarah Crépin (par ailleurs danseuse au Centre Chorégraphique national du Havre avec Hervé Robbe), Jérôme Boyer (champion du monde de n’importe quoi et acteur que l’on a vu aussi bien dans Disco que dans Braquo ou L’Ennemi public n°1 et que l’on verra dans le prochain film d’Aki Kaurismaki) et Vincent Le Bodo (nom incontournable de la scène alternative rock, comédien de théâtre et acteur que l’on verra aussi dans le prochain Kaurismaki). Comment fait-on pour transformer une danseuse en chanteuse et des comédiens/musiciens en danseurs ?

Etienne Cuppens : On leur propose l’aventure et ils vont au bout grâce à leur ténacité. Au départ il y avait quatre interprètes, il y a eu un abandon. Sont restés les trois plus motivés. Ils sont formidables. La pièce est devenue en quelque sorte leur histoire. L’histoire d’une volonté farouche avec des doutes et des fous rires.

Paco : Difficile de sortir de ce spectacle sans marmonner le Prisencolinesunaciusol. Pourquoi avoir choisi une chanson aussi diabolique ?

Etienne Cuppens : C’est une chanson que j’entendais dans le rayon disques du Prisunic de mon enfance et que j’adorais. Je me rappelais de la pochette du 45 tours. Il y avait écrit dessus en tout petit : « Cette chanson est écrite dans une langue inventée qui n’a qu’une seule signification : amour universel ». C’était la chanson idéale pour faire un cabaret politique. On se l’ai appropriée et on a inventé à notre tour une langue mais avec des consonances plus suédoises.

Paco : Evidemment, j’ai voulu en savoir plus sur Adriano Celentano, star un peu oubliée mais toujours vivante. Sur Internet, on trouve une vidéo où il interprète son tube devant des miroirs. Tu as voulu rendre une sorte d’hommage ou faire un pied de nez à cette période kitch ?

Etienne Cuppens : Les miroirs se sont imposés quelques jours avant la première. Plusieurs personnes m’ont ensuite rappelé qu’il y a des miroirs dans le clip. J’avais oublié. La mémoire n’est pas fiable, surtout la mienne. Je ne sais pas grand chose d’Adriano Celentano, mais j’ai le plus grand respect pour lui. Cette période est la période de mon enfance et j’ai du mal à la trouver kitch parce qu’elle était pleine des grandes utopies qui se sont associées à mes dix ans. Ensuite sont venues les premières désillusions... Mais la quête de liberté et de légèreté est plus que jamais actuelle et j’espère tendre vers des propositions qui donnent envie d’être plus légers.

Paco : J’ai remarqué que le sauna est recouvert de motifs empruntés à Thorax (On the Air). Chaque création est interconnectée aux autres ?

Etienne Cuppens : Oui. Évidemment. Même si c’est souvent inconscient. Quel que soit le thème, on revient sur les mêmes obsessions. On ne repart jamais à zéro.

Paco : La BaZooKa, c’est déjà pas mal de spectacles. Parmi eux, il y a MonStreS, a priori destiné au jeune public, qui tourne bien. Y a-t-il un « jeune » et un « vieux » public pour la danse contemporaine ?

Etienne Cuppens : Surtout pas. MonStreS est normalement destiné à de très jeunes enfants et plait énormément aux adultes, sauf qu’ils sont plus ronchons sur le fait d’être assis en tailleur sur de la moquette pendant 30 minutes. Il y a un public jeune qui va de 4 ans à 94 ans et un autre public qui croit avoir vu nos spectacles juste en lisant le titre et préfère s’abstenir de tenter l’aventure. La danse contemporaine est un creuset de liberté qui évolue en permanence. On peut tout essayer et nous tentons de nouvelles expériences à chaque fois en espérant réussir la rencontre avec un public large.

Paco : Ma première rencontre avec La BaZooKa s’est faite à bord d’une 404. Un grand souvenir. Que devient cette antique Peugeot ? Viendrez-vous la garer quelque part un jour ou l’autre ?

Etienne Cuppens : On aimerait énormément rejouer ce spectacle. Nous tentons depuis quelque mois de re-communiquer sur ce happening pour tenter à nouveau l’aventure. Il faut trouver le bon programmateur qui comprenne l’enjeu aléatoire et particulier de ce spectacle et trouver aussi le bon décor qui permette de placer les spectateurs dans le bon axe. La 404 attend patiemment dans un hangar sur le port du Havre.

Paco : Je compte me faire offrir un costume de Gene Simmons pour mon anniversaire. Je pense que c’est l’idéal pour répondre aux témoins de Jéhovah qui sonnent chez moi. On en trouve où ?

Etienne Cuppens : Kiss est une marque déposée comme Barbie ! Gene Simmons est un habile marchand. Vous pouvez commander sur Internet un costume de qualité très moyenne, mais c’est le costume officiel de marque Kiss. Sinon, vous pouvez, pour environ 3000 dollars, vous faire faire un costume sur mesure au Canada. Vous pouvez aussi contacter Joël Cornet pour vous faire faire des bottes très glam-rock réalisée avec des matériaux de couverture de toit. C’est très efficace, mais ça laisse des traces de goudron un peu partout.

Pour voir ou revoir Le Ka, rendez-vous le 16 février (à 19h30), le 17 février (à 19h30) et le 18 février (à 19h30) au Théâtre de la Chapelle Saint-Louis, à Rouen. Durée envisagée 59 minutes. Le Ka : Björn-Zigmund Köenisberg, un Spectacle à Caractère Chorégraphique de La BaZooKa (Etienne Cuppens/Sarah Crépin). Une production de La BaZooKa avec l’aide logistique et morale du Théâtre des Bains-Douches du Havre, d’Akté et du Centre Chorégraphique National du Havre Haute-Normandie.

Il sera également possible de voir ou de revoir MonStreS à Vanves, à Poitiers, à Montargis, à Nantes, à Dijon, à Marly, à Maubeuge… Plus d’infos sur la compagnie La BaZooKa.