« Ne pas pouvoir revenir en arrière est une forme de progression » (Frédéric Dard)
De ses 286 ou 288 romans (les chiffres charrient varient), le père Dard (1921 / 2000) a laissé son empreinte exquise. Je le considère comme l’un des auteurs majeurs incontournables aux multiples facettes, dans l’histoire de la littérature contemporaine. Les éditions Fleuve Noir publient « Le bourreau pleure » (1957). C’est une histoire toute simple aux démêlées chargées à la couleur noire du roman de genre. Il nous entraine encore dans les abysses complexes de l’âme humaine. Avec le facteur amour fou qui mène par le bout du chevalet son héros au cauchemar. Une donzelle pas piquée des hannetons, à la plastique parfaite, mais avec un léger strabisme au niveau de la mémoire lui a tapé dans l’oeil. Toute la sensualité, la finesse, la sensiblerie de Frédéric Dard sont au rendez-vous et en plus c’est très bien écrit. Alors pourquoi bouder son plaisir de le lire encore et toujours ?
Le zigue, il avait la verve des mots chevillée au clavier. Inventeur de la langue aux turgescences animées d’animalité. Il copule avec la langue verte de tous les possibles. Il réinvente le mode textuel pour le pager entre ses lignes. Pour vous dire l’état d’esprit du père Fred : « J’ai fait carrière avec un vocabulaire de 300 mots. Tous les autres je les ai inventés » ! Non mais quand même ! Il fait sa chochotte. Le dico Sant-Antonio dénombre pas moins de 15 000 créations. Oui mais voilà, souvent le lecteur confond ou pire encore, ignore que Fred avait plusieurs visages et pseudos pour publier. Incontestablement, le plus connu qui a créé sa renommée depuis 1949, c’est San Antonio. Date à laquelle il entra aux éditions Fleuve Noir et où il côtoya un autre frappadingue du langage libéré du carcan académique, un certain Michel Audiard. Ce dernier avait une vision particulière des connards que ne reniaient pas pour autant Fred, dans sa version personnelle sur la question : « Quand les cons voleront, il fera nuit »
Très inspiré du roman noir ricain, il invite souvent à diner à sa table de travail les Faulkner, Steinbeck et son préféré Peter Cheney. La réalité de son époque lui donnait des sueurs froides et lui chavirait son désespoir. C’est tout naturellement qu’il aiguisera ses ramettes à la couleur noire, qui lui allait si bien au teint dans ses bouquins. En plus, il dégainait ses livres plus vite que son ombre, quatre à cinq par an. Certes la qualité n’était pas toujours au rendez-vous, mais à ce rythme-là, il est tout pardonné l
Daniel Mermet, (pas celui de La bas si j’y suis sur France Inter), peintre à la palette reconnue s’offre quelques semaines de vacances pour goûter au bleu triste de l’Espagne près de Barcelone. Un simple séjour d’agrément peut tourner très vite au cauchemar. Surtout, quand un soir, une jeune femme flanquée d’une boite de violon se profile sous les roues de sa voiture. Un choc à la tête et l’amnésie qui frappe la donzelle roulée comme le modèle parfait. « Lorsqu’elle a réapparu dans le soleil écrasant la Casa, avec ses cheveux blonds attachés sur la nuque et sa peau neuve, toute luisante, j’ai eu comme un choc. J’aurais voulu l’immobiliser et peindre immédiatement ce sujet merveilleux ». (page 40)
Alors, quand une personne agréable, sans aucun doute de nationalité française, se nomme, mon nom est personne, rien à voir avec un titre de western tourné dans le désert de Tabernas en Andalousie, que faire pour l’aider à se reforger sa personnalité antérieure ? « Mon amour pour elle est parti très exactement de là. Comme on démarre une course quand le starter presse la détente de son pistolet. C’était le plus fort, le plus exaltant des amours, car il se vouait être absolument neuf. Je réalisais le grand rêve de tous les hommes : aimer une femme sans passé. Une femme pour qui on représente un commencement ». (page 54)
Les entrechats entre la souris et le matou créent des liens qui se débitent entre les draps poisseux de l’amour fou. Thanatos cligne de l’œil à Eros. « Et je l’ai prise comme on se tue, avec la volonté farouche d’échapper à l’insupportable ». (page 74). Confidence sur l’oreiller, elle s’appelle Marianne et porte des vêtements provenant d’une boutique de Saint-Germain en Laye. Paul va tenter de remonter jusqu’à la source vive de l’existence de l’avant drame et voir ce que se trame. « Je suis mademoiselle Sans-Nom ! Venant de Nulle-Part. Née il y a trois semaines sur l’autoroute de Barcelone. Tu es à toi seul mon créateur, mon père, ma mère, mon frère, mon amant ». (page 77) Seulement les histoires de famille peuvent relever les défis et faire remonter les morts à la surface. Car, ne l’oublions pas, nous nous situons dans un roman noir à face de meurtre en sous-sol…
Je ne vais pas tout vous révéler sinon à quoi bon le lire. Ce roman, composé en cinq parties, dévoile la face cachée de l’ange de la lumière couchée sur la toile, aux dépends de l’amoureux transi. Je n’en dirai pas plus. Motus et bouche cousu.
Haletant, torché avec élégance et retenue, ce roman de 1957 nous ouvre les frontières d’une Espagne franquiste, même si ce n’est pas du tout le thème du roman à part de rares allusions. On voyage avec ces deux personnages très attachants. On rentre dans leur peau, on mange le sel à la pulpe de leur épiderme et on sème le zèle à leurs turpitudes existentielles. On en ressort meurtri. Frédéric Dard ne nous épargne pas les pires saloperies de l’âme déshumanisée. Plus dure sera la chute vertigineuse. On en prend plein la gueule et c’est bon, sans nul besoin d’être maso ! En à peine dix ans de métier de plume, avec ce roman, Frédéric atteint déjà les hauteurs de son art. Un roman torché sous les arcanes du suspens, il nous surprend à chaque chapitre. On a le souffle court en tournant les pages. C’est d’une modernité que n’envieraient pas certains auteurs actuels qui se la pètent et qui en sont à chier des pages au saccage littéraire.
Bel ouvrage que celui-ci de Frédéric Dard qui dare-dare (désolé, je n’ai pas pu m’en empêcher) nous capture de la première à la dernière ligne. Bien au chaud dans ses filets, mine de rien, on s’y sent bien. Quel dommage de fermer déjà ce livre. Tout s’est passé si vite ! Pour me soulager l’esprit, je m’approprie la photo noir et blanc d’’Edouard Boubat en couverture et je divague. Je revois des images, des senteurs, des corps à corps, du sang et des larmes. N’est-il pas vrai que Le bourreau pleure » avec Frédéric Dard au mieux de sa forme. Merci Fred pour tout.
Le bourreau pleure de Frédéric Dard, éditions Fleuve Noir, octobre 2010, 185 pages